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Critiques de Blumenfeld...
Deux articles de Samuel Blumenfeld du Monde sur le film :
Citation: "Hulk" : psychanalyse d'un géant vert rongé par l'absence de son père
Ang Lee, le réalisateur de "Tigre et Dragon", s'intéresse moins à la dimension héroïque du monstre qu'à son déséquilibre intérieur, qu'expriment ses transformations incontrôlables.
L'adaptation des aventures des héros des bandes dessinées Marvel étant devenue un genre cinématographique depuis les succès de X-Men, Spiderman et Daredevil, on ne pouvait qu'être curieux devant la possibilité offerte à Ang Lee, auteur totalement étranger au sérail hollywoodien, de porter à l'écran celles de l'Incroyable Hulk.
Le résultat est à la hauteur de l'attente.
Bruce Banner, le personnage crée en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby peu après la crise des missiles de Cuba, était un chercheur en physique nucléaire susceptible de se métamorphoser en monstre au premier agacement. Le Hulk revu par Ang Lee, le cinéaste de Tigre et dragon, se place quant à lui à la frontière du rationnel et de l'irrationnel, de la maîtrise de soi et du dérèglement de la psyché.
Comme le Spiderman de Sam Raimi, le film met en scène la revanche du bon élève, génial mais coupé de la société, qui peut, par l'intermédiaire de ses pouvoirs, affirmer sa virilité. Mais, à la différence de l'homme-araignée, Hulk insiste clairement sur la part maudite du super-héros. Il marque le retour du refoulé, la mise à nu des démons intérieurs. Le problème du héros d'Ang Lee n'est plus de sauver le monde, mais de garder son équilibre mental.
En lieu et place d'une adaptation de Stan Lee, on hérite d'un film hanté du début à la fin par les obsessions du réalisateur taïwanais. Depuis Ice Storm et Ride with the Devil, les personnages d'Ang Lee sont des orphelins lâchés dans le monde, à la recherche désespérée d'une figure paternelle. Avec Hulk, on apprend que la quête du père peut avoir comme conséquence de démultiplier la taille du corps et de donner l'apparence d'un monstre verdâtre. Le film d'Ang Lee trouve ses racines dans la mythologie grecque, dont il reprend plusieurs récits - celui de Cronos dévorant ses enfants associé à celui de Minos donnant naissance à un fils monstrueux, le Minotaure.
TRAGÉDIE FAMILIALE
En voyant ce père chercheur, David Banner (Nick Nolte), qui travaille sur le système immunitaire pour le compte de l'armée et qui utilise son enfant comme cobaye avant d'être mis à pied par l'administration militaire puis de disparaître mystérieusement, on sait, dès la première image de Hulk, que l'histoire sera marquée du sceau de la tragédie. Celle d'une généalogie familiale jamais résolue, d'une malédiction ancestrale se répandant tel un virus.
L'apparition du fils devenu adulte, Bruce Banner (Eric Bana), génie de la recherche en génétique contrarié par le mystère de ses origines et par une incapacité chronique à avouer ses sentiments à son ancienne petite amie (Betty), permet de constater l'étendue des dégâts. Il suffit d'observer le visage perdu d'Eric Bana, sensationnel en Bruce Banner à la dérive, pour comprendre qu'il doit tout au James Dean de La Fureur de vivre, autre écorché vif tourmenté par l'absence du père.
Un père utilisant son enfant comme champ d'expérimentation : Michael Powell avait tiré de cette monstruosité son plus grand film, Le Voyeur. Après lui, Brian De Palma en a exploré les potentialités avec au moins autant de perversité dans Furie, puis L'Esprit de Caïn. Mais jamais cette idée morbide n'avait été réalisée avec un gros budget hollywoodien, en avançant l'argument d'un gros monstre vert, pour mettre en valeur la noirceur d'une histoire encore plus inhumaine.
L'utilisation virtuose du split screen (écran divisé) dans Hulk opère ici le même brouillage, entre une vague histoire d'espionnage - les travaux de Bruce Banner sur la reproduction des cellules sont détournés par des militaires peu scrupuleux - et un drame de l'identité. On croit voir transposé à l'écran, via le split screen, le principe des cases d'une bande dessinée. Mais très vite se met au jour une autre hypothèse : ce procédé se fait en réalité l'écho de la schizophrénie du personnage principal, vidé de sa sève avant même d'avoir pu déployer ses pouvoirs. Hulk est ainsi entièrement déterminé par l'affrontement annoncé entre Bruce et David Banner, lancés comme deux voitures prêtes à se télescoper.
Il reste le monstre, dont se désintéresse largement Ang Lee, pour en faire une créature démesurée à la King Kong, capable de se déplacer avec la souplesse féline de Jackie Chan : la séquence où Hulk échappe aux rêts de l'armée puis se rend à pas de géant à San Francisco pour y rejoindre Betty, dans une chorégraphie dans la droite ligne de Tigre et dragon, pourrait figurer dans une anthologie de l'amour fou à l'écran. Or, c'est là que le bât blesse.
Hulk n'est pas King Kong et Ang Lee ne cerne jamais avec le même aplomb que Schoedsack et Cooper la libido des monstres et l'attirance des femmes pour les singes. Ang Lee peine à érotiser sa créature et à faire de la belle Jennifer Connelly et de son géant vert un couple de cinéma mémorable. Le puritanisme ne sied pas à Hulk. Et Ang Lee échoue sur le front de l'érotisme, alors qu'il réussit si bien sur celui de la psychanalyse.
Samuel Blumenfeld
Film américain d'Ang Lee. Avec Eric Bana, Jennifer Connelly, Sam Elliott, Josh Lucas, Nick Nolte. (2 h 20.)
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 02.07.03 |
Citation: Ang Lee, dans la peau de Hulk
Le réalisateur taïwanais de "Tigre et dragon" a adapté la célèbre bande dessinée américaine, faisant du monstre vert un individu à son image, écartelé entre deux réalités.
Plusieurs semaines de promotion intenses ajoutées à des mois de postproduction et de discussions interminables sur le lancement de Hulk ont donné à Ang Lee le goût des somnifères. Il est près de midi, mais le réalisateur taïwanais donne l'impression d'être surpris en plein sommeil.
Ses yeux sont rouges, son regard vague, ses mains tremblantes, sa position sur son fauteuil incertaine, et sa tête s'incline d'avant en arrière. Pour lui, la réalisation d'un film doit ressembler à un champ de bataille.
Pour la sortie de Tigre et dragon, il lui fallait régulièrement ponctuer ses séances d'interview par des massages, livrés exclusivement par Chow Yun Fat, la star de son film, acteur emblématique du cinéma de John Woo. La thérapie après Hulk sera plus simple : le retour à la maison. Pour les besoins du film, le réalisateur avait en effet pour la première fois de sa vie posé ses valises à Hollywood. "Je ne faisais qu'y passer auparavant, mais là j'ai dû m'y installer, et je n'en reviens toujours pas. La ville me semblait irréelle, et en même temps c'est l'endroit idéal pour réaliser une grosse machine comme Hulk. Je vais aujourd'hui retourner chez moi sur la Côte est, retrouver mes deux enfants et prendre du recul. Le marketing de Hulk m'a tué. C'est épuisant de partager l'angoisse des patrons de studio."
Pour un peu, Ang Lee ne parlerait que de chiffres : les 60 millions de dollars enregistrés par le film aux Etats-Unis lors de son premier week-end, mais la baisse surprenante de 12 % enregistrée entre le vendredi et le samedi. La nuit, les rêves d'Ang Lee doivent être peuplés de machines à calculer, de courbes ascendantes, de zéros qui s'accumulent, de billets qui s'amoncellent, et de réunions marketing - là où se joue désormais le futur d'un film.
Mais, face à Ang Lee, il n'y a qu'une seule question importante à poser, une question à laquelle il se prépare depuis au moins la préproduction de Hulk : qu'est-il venu faire dans cette galère ? Pourquoi un réalisateur qui peut tout se permettre depuis le succès mondial de Tigre et dragon se lance-t-il dans une entreprise qui lui ressemble aussi peu ? Dans un système qui ne lui est pas familier, pour adapter une bande dessinée qu'il ne connaît pas, avec un univers dont il ignore tout ? (Il reconnaît même qu'avant une date récente il n'avait jamais ouvert une bande dessinée de sa vie, si ce n'est des mangas qu'il lisait, enfant, à l'insu de ses parents.) Et, surtout, pourquoi plonger dans une économie, celle du blockbuster, qu'il a toujours consciencieusement évitée ?
Le résultat final est, comme prévu, stupéfiant. Hulk était une bande dessinée de Stan Lee et Jack Kirby, un super-héros monstrueux. Il est devenu le personnage d'un film d'Ang Lee - c'est-à-dire un orphelin à la recherche d'une figure paternelle. Déjà, l'un des personnages de Tigre et dragon maniait une épée baptisée le "Destin vert", annonciatrice du géant vert dénommé Hulk.
NÉVROSE ET CULPABILITÉ
"Pour moi, les Américains sont des dragons cachés, ils avancent en permanence masqués, drapés dans un comportement puritain où le plaisir se mêle toujours à la culpabilité, et c'est quelque chose que j'ai envie d'explorer. Hulk est solitaire et incompris, et ce sont des caractéristiques du héros occidental. Plusieurs éléments jouent contre lui, dont la névrose et la culpabilité, deux maux typiquement américains, qui font de Bruce Banner un anti-héros. Hulk est l'un des rares superhéros qui soit un monstre, réprimé en plus. Il ne se sauve pas de ses angoisses. Cela va contre la rationalité des comics. On trouve déjà ça dans Les Quatre Fantastiques, une bande dessinée qui était explicitement citée dans l'un de mes précédents films, The Ice Storm. Hulk, c'est le yin et le yang. The Hulk est un moyen pour moi, réalisateur de l'Est, de regarder l'Ouest."
A ce moment-là, l'intonation de la voix du réalisateur devient plus vive. Il se lève, se verse à boire, puis assène ce qui ressemble à une confession : "Hulk, c'est moi." Mais ce Hulk-là, à la différence de celui du film, ne constitue pas une menace pour son interlocuteur. A moins que l'abus de médicaments ne donne à la peau d'Ang Lee une teinte verte.
Ang Lee est Hulk, mais à la marge seulement. L'image d'un monstre traversant une partie du globe à pas de géant avec la souplesse digne d'un des personnages de Tigre et dragon - l'une des séquences les plus marquantes du film, en rupture totale avec la lourdeur du personnage de la bande dessinée - rappelle l'utilisation débridée des corps, délivrés de l'apesanteur, qui est la marque des grands films d'arts martiaux. Hulk est à la fois asiatique et occidental, écartelé entre deux traditions. Et l'image de ce monstre à cheval entre deux continents est celle d'un cinéaste qui n'a jamais su choisir son appartenance culturelle. "J'aime faire l'aller-retour entre l'Asie et l'Amérique, je sais que c'est une démarche folle, mais je n'arrive pas à me détacher des deux."
Alors Ang Lee semble assumer la contradiction. A la différence de ses collègues asiatiques expatriés aux Etats-Unis, John Woo en tête, Ang Lee ne cherche pas à se fondre dans le moule hollywoodien, mais au contraire à exprimer son métissage.
A l'entendre, celui-ci se vit dans la douleur. Ses enfants parlent anglais et pratiquement plus chinois. Sa maison, située dans la banlieue de New York, ressemble selon lui à un espace neutre, entre Asie et Amérique. "Il est évident que le monde évolue vers l'Ouest, mais je résiste. Je ne vois pas comment on pourrait faire barrage à la liberté et au capitalisme, mais il y a une culture qui accompagne ce libéralisme, et elle a ses inconvénients. Tous mes films parlent de ce dilemme. Le modèle japonais est assez bon pour sauvegarder sa culture, ils se débrouillent mieux que les Chinois. Pour ce qui est du cinéma, je me dis parfois qu'il n'y a rien à faire. Le cinéma est très occidental. Ce sont les Occidentaux qui ont inventé ce médium et qui s'en sont emparés. Il y a eu les Français, les Italiens, les Russes, et bien plus tard l'Asie." A la fin de Hulk, la créature vient se nicher au centre de la Terre, c'est-à-dire nulle part, bien en dehors de toute frontière connue. Là où Ang Lee a planté son drapeau.
Samuel Blumenfeld
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.07.03 |
Je n'ai lu que le second hier dans le monde version papier... je vais lire le premier dès que j'ai trois minutes (trop de taff aujourd'hui...)...
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