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[CDC] Mentir comme on respire...
Citation:
Mentir, comme on respire
On se croit volontiers inapte à tromper les autres, mais doué pour détecter les falsificateurs. La vérité, le plus souvent, est à l'opposé de cette conviction.
Soyons honnêtes : nous mentons tous. Quotidiennement, et même plusieurs fois par jour. "L'homme est de glace aux vérités. Il est de feu pour les mensonges", écrivait La Fontaine. Nous mentons pour protéger nos intérêts et ceux des autres. Nous mentons parce que ceux à qui nous parlons nous feraient des scènes si nous leur disions ce que nous pensons d'eux. Nous mentons pour continuer d'aimer nos proches, et pour qu'ils continuent de nous aimer. Nous mentons pour préserver notre image, nous mentons pour nous faire valoir ou pour séduire... Si nous ne mentions pas, la vie serait infernale.
Ce n'est pas faute, pourtant, d'avoir été prévenus. A peine savait-on parler que nos parents, l'air sévère, nous le faisaient comprendre : mentir, ce n'était pas beau. Mais, dans le même temps, on nous montrait déjà le contraire ! Entre les vérités à ne pas dire "parce que cela ne se fait pas" et les remerciements à prodiguer "parce que c'est gentil de t'avoir fait un cadeau" (aussi horrible soit-il), l'enfant ne met pas longtemps à apprendre qu'il y a, en la matière, deux poids et deux mesures. Entre la morale et la pratique, allez choisir... Ainsi la vérité qui sort de la bouche des enfants devient-elle vite relative.
Les psychologues le savent bien : de 3 à 9 ans, la dextérité à mentir augmente de façon régulière. Plus les petits deviennent grands, plus ils se révèlent capables de simuler une émotion qu'ils ne ressentent pas, et plus leurs fables paraissent crédibles. Mais on aurait tort d'accorder cette faculté à notre seule espèce humaine : les animaux, eux non plus, ne se privent pas de mentir ! Ceux, du moins, dont le cerveau est suffisamment roué pour mettre en œuvre des procédés de manipulation sociale, comme nos cousins primates.
Pendant longtemps, les observations de tels comportements restèrent isolées, anecdotiques et volontiers taxées d'anthropomorphisme par leurs détracteurs. Jusqu'à ce que les primatologues Andrew Whiten et Richard Byrne, vers la fin des années 1980, lancent une vaste enquête auprès d'une bonne centaine de leurs confrères afin de collecter le maximum d'informations sur ce thème.
"Après la publication, en 1988, de l'ouvrage présentant les résultats de cette enquête, la tromperie chez les primates est apparue comme une configuration comportementale largement répandue, difficile à ignorer", précise la psychologue Véronique Servais (L'Ethologie, Seuil, "Points-Sciences", 2002, 340 p., 7,95 euros). Exemple parmi cent : celui de ce jeune babouin qui, après avoir observé un certain temps une femelle creusant avec patience un sol dur et sec pour en extraire un savoureux tubercule, émet soudain, sans cause apparente, un cri de détresse semblable à celui que poussent les petits quand ils sont agressés.
Aussitôt sa mère accourt, chasse furieusement la femelle..., après quoi le jeune babouin finit tranquillement le travail laborieusement commencé par cette dernière ! Une tromperie tactique que son auteur semble employer intentionnellement, et non selon un conditionnement opérant comme on en trouve à foison chez des espèces moins évoluées.
Si même les singes trichent, pourquoi pas nous ? Au nom de la morale ? Il suffit de se représenter ne serait-ce que trente secondes un monde sans mensonges pour rejeter l'argument. Quelqu'un qui dirait en permanence tout ce qu'il pense serait infréquentable ! Et ne détiendrait pas pour autant la vérité, mais sa vérité... Le mensonge est un mal nécessaire, inhérent à la vie sociale. Certains, simplement, mentent plus que d'autres.
Ces "menteurs" véritables, qui sont-ils ? Des manipulateurs, pratiquant l'affabulation pour mener leurs victimes là où ils le désirent ? Des joueurs, pour qui la vie ne vaut d'être vécue qu'en endossant plusieurs rôles ? Des revanchards, qui n'auront de cesse de faire subir à d'autres ce que, dans leur jeunesse, on leur a fait subir ? Psychiatres, psychologues et psychanalystes pourraient broder à l'infini sur ce thème, qui touche au plus intime de la personnalité de chacun. Seule certitude : ces menteurs-là, quelles que soient leurs raisons objectives et leurs motivations internes, jouent avec les limites. Non pas celles qui séparent le normal du pathologique (il s'agit alors de mythomanes, non de menteurs), mais celles, plus arbitraires encore, qui séparent le bien du mal.
Pas d'illusions à avoir, en effet : presque toujours, celui qui est passé maître en fait de tromperie l'est dans son propre intérêt. Qu'il s'agisse de protéger son couple et sa liberté, d'accroître son pouvoir ou d'échapper aux contraintes, il s'agira d'abord, à ses yeux, du chemin le plus court et le plus sûr pour parvenir à ses fins.
Par omission - la forme la plus simple - ou par falsification, avec mauvaise foi ou force détails, dans la peur ou dans l'exaltation (il peut y avoir plaisir à la duperie), de façon occasionnelle ou systématique, grandiose ou minable, il est mille mensonges possibles. Certains, mêmes découverts par ceux qui en ont fait les frais, resteront acceptables, voire attendrissants. D'autres laisseront un sentiment de trahison intolérable... Entre la petite faiblesse que l'on cherche à cacher et l'abus de confiance caractérisé, il peut y avoir un monde.
Petit réconfort pour les moralistes : les mensonges que l'on profère dans la vie courante n'ont pas tous pour objet de s'avantager soi-même. On peut travestir la vérité pour autrui, pour ne pas inquiéter ou pour protéger quelqu'un. Des mensonges "altruistes", en quelque sorte, pour lesquels les femmes semblent plus douées que les hommes : contrairement à une idée tenace, les tests montrent qu'elles ne profèrent pas plus de mensonges qu'eux, mais elles le font une fois sur deux dans un but désintéressé.
Plus gratifiants pour l'image de soi, ces mensonges-là sont aussi plus faciles à réussir car ils mobilisent moins d'émotions négatives (la peur, la honte). Mais sont-ils pour autant bénéfiques pour ceux à qui ils sont destinés ? Toute vérité, c'est vrai, n'est pas bonne à dire à qui ne veut pas l'entendre.
A celui, par exemple, que condamne une maladie mortelle mais qui ne veut rien savoir, il vaut mieux taire la gravité de son cas : trop de franchise risquerait de lui ôter ses dernières forces. Mais les pédopsychiatres sont unanimes : à l'enfant qui interroge les grands sur une question cruciale ou douloureuse (la maladie ou la mort d'un proche, la séparation de ses parents, l'histoire de sa conception), on doit la vérité. En choisissant s'il le faut d'omettre des détails, mais sans se dérober devant l'essentiel.
Mentir pour l'autre mais ne pas le tromper, mentir pour soi sans trop trahir l'autre... Au milieu de tout cela, chacun se débrouille comme il peut. Avec sa personnalité, plus ou moins intègre, plus ou moins cynique. Avec les circonstances de sa vie. Avec la confiance, ou la souffrance, de ses proches.
Avec aussi, parfois, le désir fou de transformer le mensonge en un rêve dont tous profiteraient, comme ce père merveilleux dont la vraie fausse vie fait toute la saveur de Fish, le film de Tim Burton. Fiction ? Réalité ? La Fontaine, déjà, en était convaincu : "Le doux charme de maint songe / Par leur bel art inventé, / Sous les habits du mensonge / Nous offre la vérité."
Catherine Vincent - Le Monde
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"Elle attend... elle attend... patiemment... elle attend" 
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