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[DEBAT] Les frères Bogdanoff
Vous avez peut-être vu une émission de vulgarisation scientifique (Temps X sur France Télévisions, je crois) ou alors vu leurs livres en librairies (un nouveau vient de sortir).
Mais ces deux personnes sont loin d'être les experts qu'ils prétendent être et ont engendré de nombreux débats.
Citation: <center>L'affaire Bogdanoff</center>
Où tout commence par un canular…
En 1996 le physicien américain Alan Sokal publie dans la revue de sociologie " Social Text " un article intitulé " Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique ". Ce titre énigmatique cache un texte bourré d'absurdités scientifiques et de jargon pseudo-philosophique. Ce n'est rien d'autre qu'une parodie, ce que l'auteur révélera immédiatement après publication (on peut trouver aujourd'hui sur le site http://www.elsewhere.org/cgi-bin/postmodern/ un petit générateur d'articles parodiques " à la Sokal "). De ce canular naîtra une polémique qui culminera avec la publication en 1997 du livre " Imposture intellectuelles " par Alan Sokal et Jean Bricmont. Sans revenir sur les détails de la controverse, rappelons que beaucoup y ont vu une attaque en règle des sciences " dures " contre les sciences " molles ", tandis que les auteurs concluaient leur ouvrage par un appel à la Raison et à un retour des Lumières .
Contre-attaque ?
C'est dans ce contexte qu'à partir d'octobre 2002, une véritable tempête va déferler sur le monde feutré de la physique théorique. Tout s'y mêle : scandale, rumeurs, règlements de compte, le tout amplifié par l'internet. Pas moins d'une dizaine d'articles en quelques semaines sont consacrés à l'affaire dans la presse du monde entier, dont le New York Times, The Independent, Die Ziet, Le Monde, Nature… Certains lecteurs français seront peut-être étonné d'apprendre que les frères Bogdanoff, chers au cœur de nombreux nostalgiques de " Temps X " sont dans l'œil du cyclone . Depuis plusieurs années ils se sont lancés dans la recherche, plus particulièrement la théorie quantique des champs et la cosmologie. Grichka a obtenu un doctorat de mathématiques en 1999, et Igor un doctorat de physique en 2002. Ils ont publié cinq articles, dont un dans " Annals of Physics " et un autre dans " Classical and Quantum Gravity ", deux revues prestigieuses. Ce sont ces articles qui vont attirer l'attention de nombreux physiciens : incompréhensibles même par des spécialistes, ils ne seraient qu'un mélange indigeste d'éléments de vocabulaire technique, sans aucune signification générale précise. La rumeur commence alors à se répandre qu'il s'agirait d'un canular (bien que d'une ampleur supérieure) orchestré en réponse à " l'affaire Sokal ".
Démentis outragés.
Cependant à la différence d'Alan Sokal, les Bogdanoff nient en bloc et avec la plus grande véhémence cette interprétation des faits. Il est clair en effet que les jumeaux médiatiques n'ont pas volontairement bluffé leurs jurys de thèse ni les revues scientifiques auxquelles ils ont soumis leurs articles. Il n'en demeure pas moins que de l'avis de nombreux spécialistes (John Baez, Alain Connes, entre autres), ni les thèses ni les articles des Bogdanoff n'ont le moindre sens. Mais les Bogdanoff ont leurs défenseurs : on les trouve notamment au sein des jurys qui ont accepté leurs thèses. Comment le public, pris à témoin au milieu d'une bataille d'experts sur un sujet très complexe peut-il se faire une opinion ? Les Bogdanoff sont-ils des génies incompris, cloués au pilori par la Science Officielle, ou tout simplement des imposteurs ? Peut-on aujourd'hui publier n'importe quoi dans des revues de physique, et n'importe qui peut-il obtenir un doctorat ? Et enfin : comment en est-on arrivé là ?
Le piège de la querelle d'experts.
Les jumeaux ont beau jeu de faire valoir que la recherche est de nos jours extrêmement spécialisée, que plusieurs scientifiques les soutiennent (encore que, du bout des lèvres), et que les attaques contre eux émanent de gens qui ne connaissent pas bien leur domaine. Ainsi déclaraient-ils récemment dans la revue Science et Pseudo-Science : " …nos idées reposent, pour l'essentiel, sur une théorie mathématique très compliquée et très récente (celle des groupes quantiques) que bien peu de physiciens et de mathématiciens (y compris Alain Connes) connaissent, ce qui explique que les fondements mêmes de notre description de la physique à l'échelle de Planck et en deçà échappent, par définition, à la plupart de nos contradicteurs . ". Or il se trouve qu'Alain Connes est le fondateur d'une théorie (la géométrie non-commutative) qui bien que n'étant pas exactement celle des groupes quantiques, a des liens profonds et nombreux avec cette dernière. Ainsi n'importe quel mathématicien trouverait l'affirmation des Bogdanoff saugrenue et d'une prétention inouïe. Seulement voilà : sur un plateau de télévision ou dans un journal grand public, cela constitue une assez bonne ligne de défense. En effet on ne voit pas très bien ce que pourrait répondre quelqu'un qui n'est pas un tant soit peu expert.
Fort heureusement, il n'est nul besoin d'avoir recours à un expert en la circonstance : un simple passage dans une bibliothèque universitaire (ou une consultation des catalogues sur internet) confirmera que les groupes quantiques ne sont pas un sujet si obscur. De fort nombreux livres ont été écrits sur la question, j'en possède moi-même quatre dont certains ont été publiés il y a presque dix ans. Voilà pour la théorie " très récente " que bien peu connaissent… En outre, quelques clics de souris supplémentaires permettront de télécharger un article de 57 pages sur les groupes quantiques écrit par…Alain Connes, censé tout ignorer du sujet !
" Le plan d'oscillation du pendule de Foucault est nécessairement aligné avec la singularité initiale."
On voit bien que la posture des Bogdanoff qui consiste à récuser les experts en se drapant dans la complexité de leur sujet ne résiste pas à une simple vérification à la portée de chacun. Mais qu'en est-il du fond ? Si l'étude critique de la défense des deux frères peut faire naître des soupçons sur leur honnêteté intellectuelle, cela ne prouve pas que leurs articles ne contiennent que du vent. Pour juger du fond, doit-on en fin de compte s'en remettre aux experts ? Pas nécessairement : même si tout le monde ne peut pas arbitrer une controverse scientifique, chacun peut juger en revanche, du bon respect de la méthode scientifique générale. Ainsi, au minimum, chacun doit être capable de communiquer ses résultats ou ses hypothèses dans le langage technique standard, et si des concepts nouveaux sont nécessaires, ils doivent être clairement définis. Or ce minimum n'est pas atteint dans les articles des frères Bogdanoff. Une discussion qui a eu lieu sur internet entre le physicien John Baez et Igor Bogdanoff est éclairante sur ce point . L'un des articles incriminés contenait la phrase suivante :
" Ainsi, le plan d'oscillation du pendule de Foucault est nécessairement aligné avec la singularité initiale marquant l'origine de l'espace physique S3 , de l'espace euclidien E4 (décrit par une famille d'instantons Ibeta de rayon beta quelconque), et enfin, de l'espace-temps Lorentzien M4. "
Notons d'abord que tous les mots employés sont standards en physique théorique. C'est leur agencement qui est étonnant ! John Baez commence par faire remarquer que la singularité initiale (c'est-à-dire le " big-bang ") ne s'est pas produit en un point précis de l'espace, mais partout à la fois. Les Bogdanoff précisent alors leur raisonnement, qu'il me soit permis de le résumer : puisque le big-bang s'est produit partout à la fois, et que le plan d'oscillation du pendule de Foucault se conserve, quelle que soit la manière dont un pendule oscille, son plan d'oscillation reste aligné avec la singularité initiale. On flaire le sophisme, mais je préfère laisser la conclusion à John Baez, dont l'ironie fait mouche :
" Remarquez que cela n'a rien n'a voir avec les instantons. En fait, ça n'a rien à voir avec le big-bang ! Cela revient réellement à dire la chose suivante : quelle que soit la manière dont un pendule oscille, il y a un point dans son plan d'oscillation. Mais alors cela n'a rien à voir non plus avec les pendules ! Le contenu réel est celui-ci : tout plan contient un point ! "
Mais la meilleure preuve de l'absurdité des articles des Bogdanoff, c'est tout simplement qu'ils aient pu être pris pour des canulars, ce qui est à ma connaissance unique dans l'histoire des sciences. Chose rare également : le comité éditorial de " Classical and Quantum Gravity " s'est fendu d'un communiqué expliquant que l'article des Bogdanoff n'aurait jamais dû être publié, et qu'il s'agissait d'une erreur dans le processus de contrôle.
Combien de Bogdanoff ?
Tout cela n'est pas bien grave, dira-t-on. Voire… Une chose est sûre en tout cas, " l'affaire Bogdanoff " a d'ores et déjà rejoint d'autres affaires : " l'affaire Yves Rocard ", l'affaire de la mémoire de l'eau, celle de la fusion froide, etc… qui émaillent régulièrement le cours de la science, et elle est déjà exploitée comme telle par les tenants des pseudo-sciences (1).
De plus, une question vient naturellement à l'esprit : si les Bogdanoff ont pu publier des articles et obtenir des doctorats sur la seule base de leur habileté certaine à jargonner, combien d'autres, moins médiatiques, l'ont fait sans que personne ne s'en aperçoive ? Il faut savoir que parmi les milliers d'articles scientifiques qui paraissent chaque année, très peu sont lus. Une blague populaire dans le milieu des chercheurs veut que le nombre moyen de lecteurs par article soit de 1, auteur compris. Dans ces circonstances, le seul garde-fou reste la pratique du " refereeing ". Lorsqu'on soumet un article pour publication à une revue, celui-ci est envoyé à un, ou parfois plusieurs, " referee ". Un referee est un expert qui va déterminer l'intérêt scientifique de l'article, chercher les éventuelles erreurs et émettre un avis. Si cet avis est positif l'article sera publié. Le système fonctionne donc à condition que les referees fassent sérieusement leur travail. La plupart du temps, ils le font. Mais le contexte hyperconcurrentiel de la recherche actuelle ne leur facilite pas la tâche : pour le jeune chercheur en proie à la précarité de l'emploi, c'est " publie ou crève ". La tentation est alors grande de pratiquer l'auto-plagiat, et de délayer ses idées sur plusieurs articles publiés dans des revues différentes. Comme tout le monde le fait, la quantité d'articles augmente considérablement, au détriment de la qualité. On n'hésitera pas non plus à publier des conjectures très peu étayées, ou à rédiger dans un style volontairement obscur, pour laisser la concurrence dans le flou. Tout ceci contribue à faire baisser le niveau de rigueur, et des referees surchargés finissent par recommander la publication d'un article qu'ils ont lu en diagonale et qui leur a paru vaguement sensé. La principale conséquence est que parmi tous les articles qui se publient, beaucoup n'ont pratiquement pas d'intérêt, tandis que d'autres sont truffés d'erreurs ou d'inexactitudes. Et un jour une revue finit par publier un article " qui n'est même pas faux " car il n'a tout bonnement aucun sens. On pourrait rétorquer que cela n'est pas très grave puisque les articles ne sont pas lus. Mais tout de même, certains le sont, et le plus souvent les articles sont basés sur d'autres articles : on voit l'effet boule-de-neige que cela peut entraîner. En noircissant un peu le tableau, on pourrait finir par craindre que la science finisse par se diluer, au lieu de progresser.
En théorie des cordes (2) , par exemple, bien malin qui peut dire aujourd'hui avec exactitude quel est l'état de l'Art. Dans ce domaine spéculatif par excellence, on n'hésite pas à publier des conjectures basées sur…d'autres conjectures. Jusqu'au jour où tout le monde ou presque fini par croire que la conjecture initiale est démontrée, alors qu'elle ne l'est pas (3) . La situation est encore aggravée par le fait que beaucoup de physiciens, qui par tradition préfèrent l'originalité à la rigueur, ne maîtrisent pas les mathématiques requises par leur théorie, ce dont les Bogdanoff ont sûrement profité.
" S'ils sont arrivés jusque là c'est qu'ils ont le niveau. "
Mais l'affaire Bogdanoff n'a pas seulement mis en lumière les défauts du système des publications scientifiques : les Bogdanoff ont également obtenu des doctorats (l'un en physique et l'autre en mathématiques) à l'université de Bourgogne. Que penser de leurs thèses ? La même chose que de leurs articles, car le contenu est assez semblable. L'un des rapporteurs, Igniatios Antoniadis déclare même (4) " Le langage scientifique était juste une apparence derrière laquelle se cachaient une incompétence et une ignorance de la physique, même de base. ". Grichka obtient donc une thèse de mathématiques, avec la mention honorable, la plus basse, rarement attribuée. Quant à Igor, sa soutenance est ajournée jusqu'à ce qu'il publie des articles : on a vu ce qu'il en était. Il obtiendra donc sa thèse trois ans plus tard, lui aussi avec la mention honorable. Qu'il ait pu l'obtenir sur la base d'articles qui ont été acceptés alors qu'ils n'auraient pas dû l'être constitue un parfait exemple de l'effet boule-de-neige que nous avons dénoncé plus haut. Mais la thèse des frères Bogdanoff n'est malheureusement qu'un exemple révélateur d'un scandale beaucoup plus vaste : la dévalorisation générale du doctorat. Pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici, on forme aujourd'hui dans les universités françaises beaucoup trop de doctorants, alors qu'à la sortie il y a trop peu de postes d'enseignant-chercheurs. Dans ce contexte, une appréciation mitigée ou une mention seulement honorable constitue un coup d'arrêt immédiat à la carrière universitaire. Pour cette raison, ainsi que pour complaire au directeur de thèse, qui est souvent un ami, voire un obligé, les jurys n'osent que très rarement donner cette mention, encore moins refuser une thèse. Un argument qu'on entend souvent pour justifier un tel laxisme est " de toute façon s'il en est arrivé là c'est qu'il a le niveau ". Vous avez dit boule-de-neige ? On m'a rapporté l'histoire d'un docteur en mathématiques qui n'a toujours pas réussi à obtenir le CAPES malgré plusieurs tentatives.
Le doctorat n'a donc aujourd'hui qu'une valeur très relative, et une thèse ayant seulement obtenue la mention honorable n'aurait jamais due être acceptée : cela a de quoi surprendre le public, mais il convient de l'informer, dans la mesure où certains se targuent de ce titre pour revendiquer une reconnaissance scientifique. Soulignons que les principales victimes de ce laxisme sont les jeunes chercheurs eux-mêmes : en effet, si l'on ne peut plus se fier à l'obtention de la thèse, ni à la publication d'articles, c'est sur des critères encore moins objectifs que la sélection se fera. Il est vrai qu'il est difficile de sanctionner quelqu'un après trois ans de travail, mais on pourrait penser à introduire une sélection à l'entrée, par exemple en demandant aux doctorants d'être titulaires de l'agrégation, ce que font déjà de nombreux directeurs de thèse.
Merci Igor et Grichka ?
On aura compris que notre intention n'est nullement de " démolir " les frères Bogdanoff. Avec leur émission Temps X, ils ont sûrement contribué à faire naître beaucoup de vocations scientifiques. Bien qu'ils aient souvent tendance à favoriser le sensationnel, ils ont un réel talent de vulgarisateurs et réussissent encore à captiver le public avec leur (trop) courte émission, Rayons X. Il s'agit plutôt de pointer du doigt plusieurs graves dysfonctionnements de la recherche scientifique. À ce titre on serait tenté de les remercier ! Cependant, même si un rappel à la rigueur s'impose, il serait naïf de croire que cela suffira et que tout va rentrer dans l'ordre. Car la vraie cause du scandale est la pression imposée aux chercheurs, particulièrement les jeunes, pour publier toujours plus d'articles : il faut être rentable, être productif pour obtenir un poste, pour le garder ou pour avoir de l'avancement. Il convient d'insister sur ce point, qui est la véritable origine du problème, car on voit bien quel profit ceux qui aujourd'hui étranglent la recherche publique, en particulier la recherche fondamentale, pourrait tirer de l'affaire Bogdanoff.
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Pour la source et la suite de la discussion, avec notamment une réponse des frères Bogdanoff : http://perso.wanadoo.fr/fabien.besnard/bogdanoff.htm
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