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Un ptit article du Monde d'aujourd'hui qui resume bien ce que dit Oncle Bernard dans son premier antimanuel (le deuxième est beaucoup plus plat, à part un passage très interessant sur les logiciels libres (en grande partie tirée de "Du bon usage de la piraterie" de Florent Latrive))
Citation:
Drôle de moment de bascule, par Eric Le Boucher
LE MONDE | 15.12.07 | 13h31 • Mis à jour le 17.12.07 | 15h20
Prenez trois économistes, et vous aurez au moins quatre avis. La plaisanterie sur cette profession capable de défendre avec autant de conviction une thèse ("d'un côté, on peut dire que...") et son antithèse ("de l'autre côté, on peut dire le contraire...") n'a, sans doute, jamais été aussi vraie qu'en ce drôle de moment. L'économie américaine va-t-elle tomber en récession à cause des crises immobilière et financière ? "Il y a 50 % de chances", nous répondent nos déterminés économistes. L'Europe et l'Asie vont-elles résister à cette baisse d'allure d'outre-Atlantique et " se découpler" ? "P'têt ben que oui, p'têt ben que non", disent nos Normands. Le pétrole va-t-il continuer de monter ou pas ? "Ah ça... Le sujet est difficile", s'excusent les professeurs. Le dollar ? "Euh... ça dépend des semaines..." L'inflation revient-elle ? Et la stagflation ? La crise des subprimes va-t-elle continuer ?... Sur aucun sujet de cette fin 2007, vous ne trouverez d'unanimité. Il n'est question dans les "prévisions" et autres "perspectives" que publient nos savants que "d'incertitudes", "d'hypothèses", "de probabilités", bref, de brouillard.
Pardonnez-leur, en vérité. C'est l'époque qui veut ça. La planète se reconfigure en profondeur sans que personne ne sache ce qui se dessine vraiment.
Il y a d'abord l'Asie, qui n'en finit pas d'affirmer sa force dans tous les domaines, économique, financier, technique, et dans toutes les régions. L'incertitude vient ici de ce qu'elle n'a pas pris toute sa place dans le concert des nations et qu'elle ne prend pas encore ses responsabilités monétaires, environnementales (Pékin gère le yuan et son CO2 en égoïste) et économiques. Depuis dix ans, les Etats-Unis sont le consommateur en dernier ressort du monde, avalant les produits chinois et les machines allemandes. Mais ce Gargantua a aujourd'hui une indigestion de subprimes. L'Asie peut-elle prendre le relais ? Le gouvernement de Pékin peut-il faire en sorte que les ménages chinois cessent d'épargner pour consommer et donnent ainsi un débouché interne aux productions ? Si oui, l'économie-monde peut continuer à rouler vite sur un équilibre neuf, si non, elle va sérieusement ralentir.
Mais la grande bascule porte sur le libéralisme. Celui-ci repose sur trois piliers : la mondialisation, l'Etat en recul devant le marché et le développement de la finance. Or chacun de ces piliers subit des chocs existentiels. Commencez par la mondialisation : les négociations du cycle de Doha, qui doivent aboutir à une nouvelle ouverture des échanges, plus profitable aux pays pauvres, ne seront pas conclues à la fin de cette année. Aux Etats-Unis, la campagne présidentielle, qui s'est ouverte chez les démocrates et les républicains, débat d'"un retour au protectionnisme". En France, Michel Barnier, ministre de l'agriculture, dit que l'Union "doit reparler de la préférence européenne". Ancien commissaire européen, Michel Barnier est pourtant tout sauf un nationaliste. L'air du temps a changé.
Prenez ensuite l'Etat, qui fait un "come back" partout. Voici "les fonds souverains", riches structures publiques des pays émergents, chargées de prendre des participations dans les firmes, au Sud comme au Nord. Les fonds souverains sont des nationalisations par des Etats étrangers. Voici Northern Rock, banque britannique mise à terre par la crise des subprimes. C'est le gouvernement de Londres qui est venu à son secours, nationalisation pur sucre cette fois - unbelievable !
Voici, dans un tout autre domaine, à Hollywood, 12 000 auteurs de scénarios de films et de séries télévisées en grève. Ce ne sont pas des ouvriers sans avenir de "la ceinture rouillée" des vieilles industries qui bloquent l'entrée de l'usine. Ce sont les fers de lance de l'industrie de la connaissance du XXIe siècle et des héros du salariat moderne : des artistes qui vendent en free-lance leur talent à l'employeur. Et voilà qu'ils font grève ! L'air du temps change, on vous dit.
Et la finance ? Le retour cette semaine de la crise financière, provoquant l'affolement des banques et des Bourses, a fait écrire à Martin Wolf, éditorialiste du Financial Times : "Ce qui se passe est une énorme claque pour la crédibilité du modèle anglo-saxon de capitalisme financier." Le modèle anglo-saxon dénoncé par la presse anglo-saxonne... L'air du temps... Le confrère résume joliment : "La finance moderne se résume à ôter les risques des épaules de ceux qui sont capables de les porter (les banques) pour les mettre sur les épaules de ceux qui sont incapables de les comprendre." Les risques, perdus de vue, sont méchamment réapparus sous forme de saignées dans les bilans des banques : 65 milliards de dollars de pertes annoncées, sans doute 400 à venir au total.
Ajustement que tout cela ! Le système capitaliste en a vu d'autres, il s'adapte, fluctuat nec mergitur. Ni la mondialisation ni les nouveaux instruments financiers ne sont vraiment remis en question. L'Etat renaît, mais pour, justement, assurer les risques nouveaux que les marchés font naître, pour imposer de nouvelles régulations.
Sans doute. Sûrement même. Idem pour la conjoncture américaine : l'économie des Etats-Unis semble solide, voilà cinq ans qu'elle donne tort, année après année, aux Cassandre. N'empêche : ça change, et beaucoup, et vite. Et les économistes sont paumés.
Eric Le Boucher |
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