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de Dez
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Le 26 juin, un peu avant midi, il m'est arrivé quelque chose que je n'oublierai plus: je suis mort…
Nous sommes en 1997 et j’émerge lentement d’une longue nuit peuplée de peur, de désespoir et de cauchemars, je m’extrais de cette obscurité en haletant, mon cœur bat la chamade. Je sors d’une léthargie qui me semble millénaire, les sens engourdis, comme entravés par des liens invisibles. Je gis sur le dos, tourne la tête à gauche, à droite, j’essaye de remuer les bras et les jambes, mais seul mon visage répond, le reste demeure figé. Excepté une lumière aveuglante, tout ce que je perçois est brumeux et lointain. Je suis comme un cadavre conscient qui sort d’un néant prolongé passé dans la mort. J’entends vaguement des bruits qui viennent à mes oreilles, épars, sourds, je ne peux déterminer leur provenance et leur nature exacte, on dirait des conversations. Il me semble apercevoir çà et là des formes qui bougent à ma gauche, mais l’espace dans lequel je suis est si petit : une pièce chichement meublée, à peine un lit ou je suis couché, un évier à gauche de la porte d’entrée, mais un des pan de mur est vitré et c’est de là que me parviennent ces visions de personnes.
J’ouvre la bouche, balbutie quelques paroles que je ne comprends pas, et j’attends. Toujours cette sensation de vide absolu dans tout mon être comme si on avait vidé mon enveloppe charnelle de toute sa substance. D’abords murmurés, les mots qui sortent de ma bouche se transforment vite en cris, mais que se passe-t-il ? Bon sang, ou suis-je ?
Enfin, après ce qui me semble être une éternité d’attente, une femme ouvre la porte, elle est vêtue de blanc, plutôt petite et ses traits harmonieux affichent une apparente quiétude et compassion. Elle s’approche de moi, et me murmure à l’oreille des phrases dont je ne saisis pas la teneur, sa voix est pourtant posée, rassurante. Je m’entends lui dire que j’ai soif, que je veux boire, que je dois boire. Elle me répond quelque chose, se dirige vers l’évier, prend une boîte en dessous de celui-ci, tourne le robinet, et en revient avec une petite compresse imbibée d’eau qu’elle me pose sur les lèvres. J’ai tôt fait de happer tout le liquide qui sort du tissu. C’est la première sensation apaisante depuis que j’ai repris mes esprits, je réalise que je suis littéralement mort de soif, c’est cela que je réclamais tout à l’heure…mais pourquoi ne me donne-t-elle pas un verre d’eau ? Non cela ne suffirait pas à apaiser ma soif, c’est d’une mer dont j’ai besoin! Pourquoi jouer à ce jeu cruel ? Ne sait-elle pas que je suis une carcasse pourrissante et desséchée abandonnée au milieu d’un désert rocailleux et enflammé?
Je suis assoiffé bordel ! Donnez moi ce que je demande, que je revienne à la vie, que je puisse me lever et quitter ce purgatoire. J’ai envie de sentir autre chose que quelques maigres gouttelettes dans ma bouche ensablée. Je veux mette fin à cette immobilité étouffante…hélas, en dépit de mes suppliques, elle se dirige vers la porte, quitte la pièce et je me retrouve à nouveau seul, jamais de ma vie je n’ai autant compris combien le manque d’eau peut être horrible.
Je suis immobile d’accord, mais le reste de mon corps est présent, j’essaye de me relever pour m’asseoir, en vain, je me rends vite compte que je suis sanglé à ce que j’imagine être un lit. Mes bras, malgré mes ordres refusent de bouger, il en va de même pour mes jambes. Je remarque alors que des fils transparents fixés à des branches métalliques situées de part et d’autre de moi plongent dans mes membres supérieurs. On dirait des câbles remplis de liquide qui trônent en apôtres au dessus de ma tête. La soif implacable qui constituait alors ma seule sensation commence à être accompagnée par une douleur sourde qui me lance dans le bas du dos. Au fil des secondes qui s’égrènent, elle devient de plus en plus présente et rapidement : je suis pris au piège dans un étau qu’un tourmenteur invisible resserre lentement avec sadisme. Il m’enfonce un poignard dans le dos au rythme d’une lente mélopée tortueuse. La cadence de la torture s’accélère et j’ai vite l’impression qu’un tison incandescent me consume les lombaires et gagne du terrain en se propageant dans mes jambes. Je me remets à crier, la douleur devient insoutenable, mon corps n’est qu’une plaie béante qui suinte la souffrance. Je hurle à présent, comme si le fait de crier pouvait chasser le diable qui me tourmente. Je ne sais pas comment ni pourquoi je reste conscient, j’ai envie de couper le courant, d’éteindre la lumière, de m’évanouir, de me royaumer dans le néant sensitif.
Du coin de l’œil, je vois la porte se rouvrir, la même femme apparaît de nouveau, elle se dirige à pas précipités vers une des perches me qui surplombent, elle s’y affaire quelques instants et la douleur s’atténue rapidement, pour se transformer en une lente litanie apathique. La femme se rend à l’évier, et en revient avec une autre gaze, remplace la première en la posant sur mes lèvres desséchées. Elle se penche sur moi, me caresse les cheveux avec une infinie douceur, son regard se porte sur le mur derrière moi et j’ai juste le temps de la voir quitter la pièce qu’une vague de bien-être nauséeux s’infiltre dans ma chair. Je m’engourdis de plus en plus, je me vois sombrer dans ce néant que je réclamais à corps et à cris et c’est avec plaisir que je me précipite dans ce sommeil éthéré, abyssal et sinueux…
Suis-je en train de rêver ? Je me vois debout, en plein milieu de la ville, il fait nuit. Un ami m’a convaincu de descendre à Liège avec lui-même si je n’en n’ai pas vraiment pas envie. Nous arpentons les tavernes du « Carré », mais le cœur n’y est pas, il s’est fait plaquer une fois de plus la veille et je suis d’humeur morose; même l’alcool, qui coule à flots, ne nous tente guère. D’ordinaire, lorsque nous sortons en ville, il nous suffit de quelques boissons pour être métamorphosés en joyeux fêtards, quitte à paraître ridicule à plein de monde. Peu importe, nous sommes jeunes et nous n’avons rien d’autre à faire de nos vies en ce moment même.
Nous persistons dans notre quête futile d’un peu de gaieté, mais minute après minute, le fil de la soirée s’étire sans que nous y prenions un quelconque plaisir. Je décide d’écourter cette virée nocturne insipide et suggère que nous rentrions chez moi pour regarder un film. Ma mère est en vacances, j’ai la maison pour moi tout seul. J’y ai déjà organisé quelques soirées la semaine précédente et nous nous sommes bien amusés, et puis quoi qu’il arrive, rien ne peut être plus maussade que deux crétins boudeurs qui déambulent la nuit dans une ville qui leur est au mieux indifférente, au pire hostile.
Quelques instants passent, nous nous retrouvons à l’arrêt de bus, ce dernier doit arriver dans quelques instants. Je m’assieds sur le parapet d’un mur et nous échangeons une conversation morne et plate qui sied bien à l’humeur globale de cette soirée pourrie. Après une dizaine de minutes (mais putain il est encore en retard, ce bus), je vois son regard se porter derrière moi, je me retourne, oubliant pour mon plus grand malheur que le muret sur lequel je suis assis ne fait que quelques centimètres d’épaisseur et qu’il surplombe un escalier menant vers le parking en sous sol. Je perds l’équilibre, je m’entends crier, je me vois tomber, puis c’est le trou noir.
Lorsque je reviens à moi, une douleur infernale me laboure le dos et la jambe droite, je constate avec horreur que cette dernière est complètement démise : elle gît parallèle à mon bras droit, je dois avoir l’air d’un pantin désarticulé. Deux filles sont à mes côtés, elles me parlent mais je n’entends pas ce qu’elles me disent, la douleur accapare presque tous mes sens, je me contente de respirer de plus en plus fort, de plus en plus vite, je panique.
Je regarde en l’air et je remarque avec effroi que je suis au bas des escaliers : j’ai fait une chute de cinq mètres et j’ai atterri sur le dos. J’entends une sirène au loin, elle se rapproche puis stoppe net. Mon copain Stéphane arrive alors accompagné de deux ambulanciers, je les vois s’affairer autour de moi, ils ne me touchent pas, ils semblent évaluer l’étendue des dégâts en me disant de ne pas bouger, de surtout ne pas bouger. Ils me mettent une minerve, l’un d’eux me fait une piqûre que je ne sens pas tant la douleur qui m’assaille balaie toute autre sensation, j’ai à peine le temps de voir qu’ils vont me déplacer sur une civière que mes yeux se ferment et je tombe dans le noir le plus profond.
…J’émerge en balbutiant quelques mots, je suis entravé et allongé sur un brancard étroit, on me transporte à l’hôpital me dit l’homme qui se tient assis à mes côtés. Il me demande qui il doit prévenir. Dans un moment de lucidité, je donne le numéro de téléphone de ma marraine, car je réalise que la seule autre personne qui devrait être avertie est ma mère et elle est à 3000 kilomètres d’ici, en Turquie. Je replonge alors avec ravissement dans l’insondable obscurité qui me permet de ne pas ressentir la douleur.
Une voix m’arrache à ma torpeur, c’est celle d’un homme. Il me sort de la gadoue dans laquelle je m’étais plongé. Je suis de nouveau dans cette pièce dégarnie, je suis de retour et ce que j’ai pris pour un rêve n’est autre que ce qui m’est arrivé quelque temps avant que je ne me réveille pour la première fois. L’homme me parle mais ses mots parviennent chichement à se frayer un chemin vers les méandres de mon cerveau. Je capte cependant clairement quelques mots : « fracture…Opération…Morphine…Ne pas boire… ». Je suis immobile, mais j’ai parfois la nette impression de me détacher de mon corps et planer au plafond. Lorsque je regarde vers le bas, le tableau que peint mon imagination me terrorise : je suis sur une planche en bois, ce que j’avais pris pour un lit n’est qu’une étroite civière rigide sur laquelle n’est même pas installé un mince matelas, une ou deux machines sont érigées en gardiennes derrière ma tête et deux personnes m’entourent, je suis dans une chambre d’hôpital. Je sors de la pièce. Manifestement, je me trouve au service des urgences, il fait jour : on se croirait dans une fourmilière, un ballet incessant de personnages en blanc anime ces couloirs. J’essaye de poursuivre mon voyage, mais bientôt, la douleur que j’avais presque oubliée se rappelle à mon souvenir et vient me planter un nouveau coup de poignard dans les jambes et le dos. En une fraction de seconde, je refais l’itinéraire inverse et me retrouve prisonnier de mon corps.
Les deux personnes quittent la pièce, et je reste seul avec la douleur et la soif, toujours aussi insidieuses, elles poursuivent leur labeur inexorable : l’une scie ma colonne en deux parties avec méthode et application, l’autre me déshydrate tellement que j’ai l’impression de m’enliser. Et la macabre séquence se poursuit encore et encore, parfois entrecoupée par l’apparition d’une infirmière qui réitère inlassablement les mêmes gestes. A un moment, je perçois clairement quelques unes de ses paroles, on ne peut pas me donner à boire car je vais subir une lourde opération.
Malgré ce cycle infernal, j’essaye de focaliser ma pensée, malgré la panique, je me concentre sur ce lieu, sur moi, je comprends que c’est la morphine qui me fait plonger dans cet état semi végétatif, qu’elle a pour but d’atténuer la douleur; c’est ainsi qu’au rythme du ressac de l’inconscience, je tente de réfléchir à ce qui m’arrive, je dois avoir quelque chose au dos, cela explique mon immobilité et la douleur…et c’est pour ça que je suis impuissant, mon sort est entre les mains de quelqu’un d’autre, j’attends…j’attends…rien ne se passe pendant des heures. Je suis presque en train d’exploser, pourquoi est-ce qu’ils ne m’endorment pas une bonne fois pour toutes ? Pourquoi est-ce que les doses de calmants semblent devenir de moins en moins efficaces ?
Après des heures et des heures de coma à moitié éveillé, on me tend un téléphone à l’oreille, je reconnais la voix, c’est celle de ma mère. Elle a prit le premier avion en direction de Bruxelles en imposant sa présence, elle vient d’arriver à Zaventem. J’arrive à parler presque clairement, je me souviens la rassurer, lui dire que je vais bien, qu’on va m’opérer et que ça ira mieux après…comme j’aimerais l’avoir à mes côtés…
Je ne me rappelle pas clairement combien de temps tout cela a duré, mais j’ai appris par après qu’on avait postposé l’opération à cause d’un caillot de sang présent à l’endroit même de la fracture et qu’il était trop dangereux d’ouvrir, de peur de faire empirer une situation qui était déjà mal engagée.
A un moment, on me transfère de ma planche sur une civière et j‘entends vaguement qu’on va intervenir. Enfin ! Je vais pouvoir aller mieux, me lever et sortir d’ici, clore cette parenthèse cauchemardesque. Je regarde le plafond qui défile à présent au dessus de moi. Une présence chère se penche sur mon épaule, ma mère est en train d’accompagner le brancardier qui me mène en salle d’opération. Elle prononce d’une voix rassurante les mots d’amour que seule une mère peut dire à son fils souffrant, elle m’embrasse et me dit courage, avant que je ne voie sa silhouette disparaître derrière deux portes.
A cet instant précis, je remarque la présence d’une horloge au dessus des portes, il est presque douze heures, et c’est de midi qu’il s’agit car j’ai vu la lumière du soleil à travers une fenêtre que nous avons croisée. A cet instant précis, je suis encore l’Olivier d’avant, le bipède qui marchait, qui courrait, qui avait pleins d’ « amis », celui à qui il n’était jamais rien arrivé de grave…
Alors que l’anesthésiste m’endort, je ne réalise pas que je suis mort ce 26, que pour une fraction de seconde d’inattention, ma vie a basculé à jamais. Je vais passer cinq mois à l’hôpital, devoir réapprendre des gestes que je considérais comme acquis à tout jamais, je vais aussi guerroyer des staphylocoques dorés, je vais subir une dizaine d’autres interventions chirurgicales, rester paraplégique jusqu’à la fin de mes jours, mais…signe que la mort n’est pas la fin de tout, je vais aussi rencontrer la femme de ma vie.
Tous ceux que j’aime, dans leur amour, à tous ceux-là, je veux dire que leurs âmes me soutiennent autant que la mienne me supporte, que je les aime et les aimerai toujours. Quant à ceux qui m’on abandonné, je ne désire plus rien d’eux, tout au plus puis-je leur souhaiter une fin moins pénible que les trente-six heures de calvaire que j’ai passées en ce mois de juin 1997.
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My trumpet is rich.
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