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Référendum
Quand l'Europe perturbe la paix des ménages
Les rencontres familiales, amicales ou professionnelles offrent l'occasion de débattre du traité. Et de découvrir des divergences insoupçonnées.
Par Blandine GROSJEAN
mercredi 18 mai 2005 (Liberation - 06:00)
parce qu'Emmanuelle va voter non, qu'elle reste sourde à ses arguments et insensible aux professions de foi qu'il lui envoie en pièces jointes sur son mail professionnel, qu'elle bâille quand il lui impose de visionner le DVD de Dominique Strauss-Kahn intitulé l'Europe sociale passe par le oui, son compagnon a fini par l'appeler «Emmanuelle-i». Alors, elle ne l'interpelle plus que par son deuxième prénom : Nicolas, comme Sarkozy. Huit ans et demi d'âge mental, reconnaît Emmanuelle, 36 ans. En dix ans de vie commune, c'est la première fois que ces deux enseignants syndiqués FSU, Verts tendance bio, militent l'un contre l'autre.
Avec cette campagne référendaire sur le traité constitutionnel européen, la division s'est immiscée dans des cercles jusqu'alors politiquement homogènes, où l'unicité de vote, dans les nuances de gauche, allait de soi. De vieux couples découvrent brutalement la politico-discordance un matin dans la salle de bains. «A la radio, ça parlait de ceux qui allaient voter non en espérant que le oui passe. Mon mari a dit : "Je suis comme ça." Ça m'a vraiment énervée ce raisonnement», s'emporte Anne-Christine, quinquagénaire lilloise, salariée dans une association caritative. «C'était la première fois qu'on s'accrochait pour un scrutin !»
«Ça voulait dire : on cause entre hommes, va donc à la cuisine !»
Ce genre de drame peut aussi survenir en terrasse, à l'heure de l'apéro. «Nous étions tous les trois : Michel, Valentin notre fils et moi, raconte Armelle, 45 ans, danseuse au chômage. Le ton était élevé, mais correct. Mais, à un moment, Michel m'a coupée, excédé : "Ecoute, on discute avec Valentin..." Ça voulait dire : on cause entre hommes, va donc à la cuisine. Ça a chauffé, mais vraiment chauffé !» Une semaine de brouille entre «le macho conformiste» _ avocat _ partisan du oui et Armelle qui n'était même pas sûre de pencher totalement pour le non, mais qui tient aujourd'hui à ne pas se laisser humilier. «Les partisans du oui sont d'une arrogance incroyable ! Au prétexte qu'on n'a pas bac plus 12 comme eux, on ne peut pas avoir un vote éclairé !»
Tous les couples «mixtes» ne s'étripent pas, beaucoup s'épuisent, d'autres se ressourcent dans des discussions sans fin. Les parents de Claire, retraités et sympathisants communistes, ont des échanges «vifs», qui «volent haut» : «Mon père était directeur des ressources humaines dans une grosse boîte. Il a passé sa vie à négocier. Ça l'a modéré. Il ne prendra pas le risque du non. Ma mère est une intellectuelle qui a toujours travaillé seule. Elle n'a jamais été en responsabilité. Elle est plus idéaliste.» Donc, pour elle, c'est non. On sent que la fille est fière de la mère. Elle votera pourtant comme le père. A moins que son compagnon, père au foyer, militant cyber-alter-gauchiste, ne la fasse changer de bulletin. «Il connaît extrêmement bien le texte, il est passionnant !» Claire, fonctionnaire dans une administration culturelle, fait partie de ces gens qui aimeraient voter non, mais que le «sens des responsabilités professionnelles et familiales» obligera sans doute à choisir le oui.
«Les louves ont épousé des toutous»
Les lignes de partage qui éloignent les radicaux des réformistes se font tortueuses. Et, parfois, douloureuses. Chez les R., descendants d'un républicain espagnol réfugié dans le Doubs, ce référendum a ébréché la mythologie familiale du «tous ouvriers, tous communistes et para siempre (pour toujours)» : «Nous serons deux à voter oui : ma soeur, qui travaille dans le tourisme à Barcelone, et moi», raconte Rémy 28 ans, professeur d'espagnol. «Un oncle m'a dit : "Nous, on est restés proche de nos valeurs !" Et prends ça dans la tronche...» La Constitution ouvre les vannes à des petits ajustements sociaux-familiaux. Un «moi, je suis la France d'en bas» lâché à bout d'arguments à une frangine mieux lotie, qui en a presque pleuré. Ou «les louves ont épousé des toutous», visant des gendres «ouitistes», toujours pas digérés par les filles du fervent noniste, un retraité des postes.
Léonie, agricultrice, pivot d'une famille provençale de gauche, nombreuse et hybride (de la LCR aux deloristes, avec des Verts, des chevènementistes et un bon noyau de fans d'Arnaud Montebourg), a suspendu toutes les réjouissances familiales sine die. «Il y a une haine refoulée. Ils ne cherchent plus à convaincre, c'est l'affrontement. A la communion solennelle d'une nièce, ils se sont traités de collabos, de bolcheviques, de nantis, de rentiers... Tout y est passé.» Lors de cette même communion, le jeune frère de Léonie a entendu son père dire à une cousine, orpheline : «Ton père aurait voté oui.»
«Tes abrutis de frères votent non»
Scrutin néfaste à la paix des ménages, à celle des familles _ «ça m'étonne pas que tes abrutis de frères votent non» _, et scrutin parricide : «Quand j'ai annoncé à mon père, 85 ans et très soupe au lait, mon intention de voter non, j'ai cru qu'il faisait une apoplexie», rapporte, encore impressionné par la rage paternelle, Pierre, quadragénaire breton, moniteur de sport, qui s'abstiendra sans doute. «Pas de discussion possible, et son seul argument c'est : "Quand tant de gens intelligents prônent le oui, tu es qui, toi, pour voter non ?"»
Un trentenaire toulousain, infirmier, explique qu'il est favorable à cette Constitution, mais ne votera pas, parce qu'il est contre le référendum. Pourtant, «Je pourrai voter oui, juste parce qu'Emmanuelli représente tout ce que j'exècre. Il me fait penser à mon père.» Lequel père ne doute pas un instant de la victoire du non, puisque «tout le monde autour de moi vote non». Son fils explique qu'il est tellement agressif, virulent sur ce sujet, que tout l'entourage «s'écrase». Angela, 34 ans, réalisatrice, karateka, provoque le même engourdissement autour d'elle à force de menacer les «nonistes» de leur couper les mains.
Pour autant, la Constitution européenne peut resserrer les liens, et même en créer de nouveaux. «J'ai énormément hésité. Alors, j'ai demandé aux amis ce qu'ils en pensaient. Ça a vraiment délié les langues, explique Dominique, sociologue. J'ai renoué avec des gens que j'avais perdus de vue. Et, au final, ça m'a permis de "reclasser" mes relations. J'ai l'impression de mieux les connaître, comme si c'était un symbole, un signe, un résumé de leur personnalité.» Le traité pimente la vie quotidienne, c'est incontestable. «J'en parle, parce que quand on était plus jeune, nos parents nous interdisaient de parler politique et religion à table», impose d'emblée une jeune femme dans un repas de voisins, alors que son (adversaire) de mari supplie : «Oh non, pas dès l'apéritif !...»
Lionel, invité à un anniversaire, a été reçu par l'hôtesse fraîchement trentenaire par un : «Tu es le troisième oui !» «On s'est retrouvés une petite brochette favorable à la Constitution à nous serrer les coudes, noyés dans la foule des non.» Un restaurateur avignonnais témoigne qu'une table sur deux s'engueule à ce sujet. Un client raconte qu'il a déjeuné à côté de quatre convives qui se sont non seulement fâchés entre oui contre non, mais également les oui entre eux et les non entre eux. Selon Elise, tout juste 20 ans, étudiante et serveuse, le traité permet aussi de draguer dans tous les milieux _ de gauche quand même _ : «Il suffit de raconter que tu hésites ; il y a plein de gens pour vouloir te convaincre, de préférence autour d'un café, puis d'une bière, etc.»
«On s'est dit qu'on était peut-être devenus des bourgeois»
Il semble qu'un tri, conscient ou pas, s'est opéré entre amis, entre frères et soeurs. Par fatigue, pour éviter les disputes ou parce que les gros mots ont déjà été proférés, certains évitent les confrontations. Franck, salarié dans une association humanitaire, déjeune avec les rares ouitistes, «15 % du personnel, je découvre la minorité». Isabelle a pris ses distances avec la plupart des parents FCPE des écoles de ses enfants, majoritairement «nonistes», et a «découvert» un couple, «ouitiste», qu'elle s'est mise à fréquenter. «On évite certains amis jusqu'à l'automne, dans l'espoir de les conserver...», plaisante à peine le jeune employé d'un élu fabiusien, regardé de travers par son entourage hollando-deloriste.
Philippe, 40 ans, raconte : «Hier, nous étions six à dîner : éducateurs, psychologues, un écrivain, un prof d'histoire, tous à gauche, voire très à gauche. On a fait un tour de table, tout le monde pour le oui. Il y a eu un silence. De soulagement : on allait manger sans s'engueuler. Mais pas seulement...» L'ange du non est passé : «Comme si on avait intériorisé les arguments des autres, on s'est dit qu'on était peut-être devenus des bourgeois.» Alors, ils se sont rebellés : «C'est un oui de générosité ; on a parlé de gens qu'on connaît, bien plus friqués que nous, qui votent non.» Ils ont attaqué le plat de résistance. Pour conclure d'un : «Et merde, on se comprend...» |
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Budget militaire des USA pour 2010 : 770 milliards de dollars.
Résoudre les 20 plus grands problèmes mondiaux : 250 milliards de dollars par an. Détail.
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