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Joy Division - Unknow pleasure - 1979
Derrière la légende savamment entretenue du groupe et surtout de son chanteur épileptique Ian Curtis (suicidé en 1980), se trouve une bande de copains, de lads, comme on les appelle. Des petits prolos férus de bière et de football qui, pour trahir l'ennui morne du Manchester industriel des années Tchatcher, se mirent au punk rock en 77, comme nombre d'autres petits Anglais. Dans ce groupe de punk au départ très classique (ils s'appelaient Warsaw à leurs débuts, en référence au Bowie de "Low"), se distingue déjà un lad pas comme les autres : Ian Curtis, jeune homme tourmenté qui écume les concerts avec un blouson portant l'inscription "Hate", n'a pas tout à fait les mêmes ambitions que ses trois comparses. A savoir se défoncer et tirer des nanas.
Après quelques hésitations, le chanteur décide de porter son groupe vers une nouvelle direction et commence par lui donner le nom de Joy Division. Un nom qui désignait la zone allouée aux prostituées captives dans les camps de concentration. Le ton est donné : Curtis va utiliser son groupe pour explorer les tréfonds du malaise humain ; à la fois méticuleusement et avec une verve poétique certaine qui dénote l'influence décisive des Doors sur la musique du groupe. Une influence quasi-unique dans les groupes issus du punk (excepté les singuliers Stranglers). Curtis empruntera ainsi à Morrison son côté théâtral. Mais là où le Californien chantait son époque, pleine d'espoir, Curtis chantera l'ère désespérément sans avenir du tchatcherisme.
"Unknown Pleasures" est plus qu'un disque. C'est un manifeste. Ce n'est pas un disque froid et cérébral, mais une œuvre humaine, émotive, qui chronique une époque, elle, belle et bien en voie de déshumanisation. Tout, de la pochette spectrale de Peter Saville à la production maniaque du génie Martin Hannett, est taillé dans un métal en fusion propre aux fonderies du nord de l'angleterre. Le batteur Stephen Morris, le bassiste Peter Hook et le guitariste Bernard Sumner, s'ils ne comprennent pas le malaise de Curtis, servent à merveille sa vision incroyable de clarté en s'appliquant à créer un son unique, qui deviendra la cold-wave après récupération de la presse et du public. Morris, par son jeu métronomique, sert d'assise aux accords hachés menus par Hook et Sumner, instaurant un climat d'urgence terrible, que la voix de quinquagénaire de Ian Curtis rend à peine supportable. Le chanteur semble parler plusieurs fois dans le disque d'une jeunesse perdue ("I remember when we were young" sur "Insight"), évoquant ses années d'errance joyeuse avec ses amis, aujourd'hui travaillant dans les usines… Il est aussi question de renfermement sur monde à soi.
Après la colère juvénile du punk, "Unknown Pleasures" annonce la désillusion du gothique et de la new wave, et pour cela se développe sur des tempos particulièrement rythmés, menaçants. Comme sur "Disorder", qui ouvre le disque, déployant devant l'auditeur une vision d'un no man's land industriel à perte de vue, de sacs plastiques volant dans l'air comme autant d'âmes perdues, et s'achevant avec des bruits sourds venant d'un autre monde. Curtis soudain déclare "I'm not alfraid anymore". Pourtant sa musique semble murmurer le contraire. Hannett s'est appliqué à remplir l'espace avec les quatre instruments, en laissant le moins possible à l'auditeur respirer, ce qui a pour effet de happer le subconscient vers des élucubrations vaudou comme sur "Day Of The Lords" ou "Wilderness". "New Dawn Fades" aurait fait un carton dans les mains de U2 qui en auraient fait ressortir le potentiel épique, alors que Ian Curtis en murmure les paroles, épuisé, avant de finalement partir dans une transe sépulcrale rappelant celle - plus animale - d'Iggy Pop dans "Gimme Danger".
Cette transe peut laisser de marbre bien des auditeurs au premier abord, tant la musique de Joy Division est amélodique, et semble se convulser en permanence, répétant des motifs de basse infernaux jusqu'à la nausée… Pourtant une étrange beauté s'en dégage, à l'image du chef d'œuvre "She's Lost Control", qu'on peut contempler comme une coulée de lave serpentant lentement du haut d'un volcan. "I Remember Nothing" enfin, longue digression abyssale dans laquelle Curtis semble descendre dans les enfers avec un rictus figé, est introduite par un bruit de verre cassé, rappelant ainsi "European Song" du Velvet, avant de s'étirer de la même manière que "We Will Fall" des Stooges, autre influence clé du groupe. "Unknown Pleasures" se classe parmi les albums difficiles d'accès, dont même des dizaines d'écoutes ne suffisent pas à en garder les mélodies en tête. Mais cette musique se distingue par l'extraordinaire clarté qui résulte de la vision parfaitement retranscrite de son auteur. Cette musique a inspiré un foultitude de gens, certains choisissant de la singer forcément grossièrement, d'autres d'en faire un point de départ vers des musiques nouvelles, plus hédonistes (on pense à New Order). Pas mal pour un disque bâti sur un champ de décombres.
source : http://www.m-la-music.net/article.php3?id_article=1907
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