|
mopz02 |
 |
Expert 
Déconnecté
Niveau : 3 N° de Membre :
8147
Ancienneté : 97%
Participation : 4%
Inscription: 15 Jan 2003
Localisation:
Messages: 2805
Sujets Lancés : 205
|
Il n'en rate pas une !
Voilà que notre cher Iznogoud veut maintenant surveiller les enfants de 3 ans ! 
Citation: Enfance
Les tout-petits pris dans le tout-sécuritaire
Mobilisation contre le rapport de l'Inserm qui veut détecter les futurs délinquants chez les jeunes enfants. Et dont Nicolas Sarkozy s'inspire pour son projet de loi.
par Jacqueline COIGNARD
LIBERATION : mardi 28 février 2006
L'Inserm, prestigieux institut de recherche, au secours de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy ? Certes, ce n'est pas le ministre de l'Intérieur qui a commandé l'expertise de l'Institut sur «le trouble des conduites chez l'enfant» qui suscite tant de remous. Mais, pour les initiateurs d'une pétition anti-Inserm, les approches des chercheurs et du ministre sont dangereusement convergentes.
C'est en septembre que l'Inserm a publié cette expertise collective. Un travail fait exclusivement à partir de notions épidémiologiques et de santé publique (repérage, dépistage, programme de prévention). Et, au final, l'expertise préconisait «le repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l'école maternelle». L'air de rien, les chercheurs stigmatisaient comme pathologiques «des colères et des actes de désobéissance», et les présentaient comme «prédictifs» d'une délinquance. «Des traits de caractères, tels que la froideur affective, la tendance à la manipulation, le cynisme, l'agressivité», mais aussi «l'indocilité, l'impulsivité, l'indice de moralité bas», sont ainsi mentionnés «comme associés à la précocité des agressions».
«Vernis scientifique». «Cette production de l'Inserm vient donner un vernis scientifique et médical à l'approche de la délinquance du gouvernement. C'est vraiment du pain bénit pour Sarkozy !» tranche Bruno Percebois, membre du syndicat national des médecins de PMI (Protection maternelle et infantile). Le ministre de l'Intérieur n'hésite d'ailleurs pas à citer les travaux de l'Inserm pour promouvoir le plan sur la prévention de la délinquance, évoquant par exemple un carnet de développement de l'enfant qu'il nomme «carnet de comportement». Un projet qui devrait être présenté courant mars en Conseil des ministres.
Mais voilà, depuis, la fronde a éclaté. Intitulée «Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans», une pétition a été lancée par des psys. Puis elle a grossi, recueillant près de 30 000 signatures, aussi bien des professionnels de la petite enfance que des magistrats, mais aussi de simples citoyens. Tous s'inquiètent : «Faudra-t-il aller dénicher à la crèche les voleurs de cubes ou les babilleurs mythomanes ?» Selon Muriel Eglin, magistrate détachée auprès de la Défenseure des enfants, une même philosophie transparaît chez le ministre et à l'Inserm : «On analyse l'enfant sous l'angle du trouble à l'ordre public qu'il représente, plus que de sa souffrance.» C'est un air du temps qui nous vient des Etats-Unis, selon Percebois : «L'application du libéralisme au champ sociétal». On renvoie chacun à sa responsabilité individuelle. Dans le projet de loi sur l'égalité des chances comme dans celui sur la prévention de la délinquance, il est ainsi question de «responsabiliser» les parents : création de «conseils pour les devoirs et droits des familles» présidés par le maire, stage de soutien à la parentalité... Et, en préambule, on retrouve toujours la même antienne sur «la confusion constatée entre prévention et politique sociale» qui conduirait au développement préjudiciable d'une «culture de l'excuse sociale ou économique».
«Scientiste». Les promoteurs de la pétition, eux, s'insurgent contre le caractère «scientiste» et «prédictif» des approches de l'Inserm et du ministre. «On sent les volontés d'instrumentaliser les soignants dans des démarches mécanistes qui visent à prévenir des comportements délinquants», explique le pédiatre Pierre Suesser. «Dépister le plus tôt possible la souffrance d'un enfant, tout le monde est pour ! Mais quand on regarde le contexte et qu'on lit le rapport Bénisti et les projets d'un certain Nicolas Sarkozy...», lance Pierre Delion, chef de service de pédopsychiatrie au CHU de Lille. Jacques-Alain Bénisti, député UMP du Val-de-Marne, ardent partisan de la méthode prédictive, était allé jusqu'à dessiner sur une belle courbe le «parcours déviant» du jeune qui «s'écarte du droit chemin», dans un rapport remis à Dominique de Villepin, fin 2004. Fin 2005, le syndicat des commissaires de police avait, lui aussi, suggéré d'identifier les comportements précurseurs de la délinquance «dès la crèche, la maternelle ou l'école primaire». Pierre Delion en déduit : «Avec tout ça, il y a de quoi être inquiet.» |
Citation: Enfance Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l'hôpital Necker :
«On ne peut pas prédire qu'un enfant de 3 ans sera délinquant»
par Julie LASTERADE
LIBERATION : mardi 28 février 2006
Bernard Golse est chef du service de pédopsychiatrie de l'Hôpital Necker-Enfants malades à Paris et professeur à l'université Paris-V. Il est l'un des premiers signataires de la pétition et s'en explique.
S'appuyant entre autre sur un récent rapport de l'Inserm, Nicolas Sarkozy propose de détecter les troubles du comportement dès l'école pour repérer les enfants qui feront les futurs délinquants. Qu'en pensez-vous ?
C'est l'exemple même des risques et des réactions que l'on craignait après la sortie du rapport de l'Inserm. Selon ce rapport, en dépistant précocement les enfants qui présentent des troubles des conduites et en les traitant tôt, on aurait des chances de diminuer beaucoup le risque de délinquance à l'adolescence. Certes, c'est important de repérer des enfants à risque, le problème c'est la distinction entre prévention et prédiction. Personne au monde ne peut prédire qu'un enfant de 3 ans qui présente des troubles des conduites sera un délinquant douze ans plus tard. Ce saut épistémologique est inacceptable. Les tocs, les troubles des conduites correspondent à des descriptions comportementales alors que la délinquance est un concept compliqué. Pas seulement médical mais aux confins du juridique, de l'éducatif, du sociologique. La délinquance n'est pas une maladie en soi, c'est seulement la description d'une situation. Dire que l'on peut prédire le passage de l'un à l'autre est extrêmement abusif, c'est évacuer le poids de la famille, de l'école, de l'environnement qui peuvent remanier les vulnérabilités d'un enfant. Nous vivons une période où la médecine prédictive a le vent en poupe. Mais faire croire que l'on peut faire des prédictions de ce genre dans le domaine de la psychiatrie, au mieux c'est illusoire, au pire c'est malhonnête et dangereux. Ce que la société demande à la psychiatrie a beaucoup changé. Après la Seconde Guerre mondiale, on s'attachait à viser le soin. Aujourd'hui, la société demande surtout aux pédopsychiatres de raboter les symptômes, les tocs, les tics, la violence et les abus sexuels. Si l'on en croit le rapport de l'Inserm, la question n'est plus de savoir pourquoi quelqu'un devient délinquant et ce que cela veut dire pour lui, mais surtout de savoir bloquer un symptôme dès la crèche. Ce rapport est dangereux pour une deuxième raison. Il propose de passer assez vite aux traitements médicamenteux si les thérapies cognitivo-comportementales ne marchent pas rapidement.
Que pensez-vous de l'usage des psychotropes chez des enfants de 2 ou 3 ans ?
Avant 4 ans, c'est une folie. Et bon nombre de mes collègues sont du même avis. Donner des psychotropes longtemps à un enfant de moins de 4 ans, c'est vraiment jouer à l'apprenti sorcier, agir à l'aveuglette totale. Les antidépresseurs, anxiolytiques ou somnifères vont se fixer sur les cellules nerveuses. Or, avant 4 ans, la structure cérébrale de l'enfant n'est pas encore complètement mise en place. Aucune étude disponible chez l'humain ne nous permet d'affirmer qu'en troublant l'installation de l'appareil cérébral à cet âge-là, on ne risque pas d'induire des effets à long terme. On ne peut se permettre de les prescrire que dans des cas vraiment extrêmes et pour de courtes périodes. Par exemple lorsque l'enfant est dans une très grande souffrance hallucinatoire. Dans ce cas-là, un neuroleptique pendant quelques jours, voire quelques semaines peut permettre de rétablir le contact. Mais les amphétamines, les antidépresseurs et les neuroleptiques sont utilisés dans des traitements à long terme. En France, la prescription de produits ressemblant aux amphétamines comme la Ritaline a triplé en quatre ans. On doit faire attention à cela. Or, je crains que les laboratoires pharmaceutiques se servent du rapport de l'Inserm pour dire : «Vous voyez, il faut élargir notre zone de prescription jusqu'à 3 ans puisque, selon les experts, en réduisant les troubles des conduites à 3 ans, on aura moins de délinquants.»
Dans votre pratique, vous voyez donc de plus en plus de jeunes enfants arriver sous psychotropes ?
Je commence en effet à voir apparaître des enfants de 3-4 ans à qui on a prescrit des antidépresseurs. La demande pour les amphétamines augmente un peu, mais cela reste encore raisonnable en France. En revanche, je vois bien la tentation chez les professionnels de prescrire des neuroleptiques de troisième génération aux jeunes enfants. Ces molécules sont censées s'attaquer à des symptômes psychotiques chez des enfants qui n'ont pas forcément une véritable structure psychotique... Autrefois, lorsqu'on prescrivait un neuroleptique, il fallait d'abord faire un diagnostic très précis. Comme ces neuroleptiques de troisième génération n'ont apparemment pas d'effet secondaire, le traitement est simple à prescrire. Le psychiatre peut les donner sans ajouter de correcteurs anti-effets secondaires, on fait l'économie de la réflexion psychopathologique et on traite large.
En somme, on attend de la pédopsychiatrie qu'elle réduise les symptômes sans penser que l'environnement et les parents peuvent aussi agir ?
Oui, mais il ne faudrait pas transformer les parents ou l'école en auxiliaires médicaux. Je pense en particulier à l'hyperactivité. On sollicite les parents et l'école pour remplir des échelles d'évaluation. Cela fait-il partie du travail d'un enseignant de nous renseigner sur des descriptions très médicales ? Est-ce que le rôle des parents est de remplir des autoquestionnaires à la maison ? Je trouve que l'on fausse la relation. D'autre part, toute une série de consultations nous sont demandées par l'école _ «Il est hyperactif, on ne pourra pas le garder s'il n'est pas sous Ritaline» _ alors que les parents n'ont rien demandé. Cela arrive de plus en plus souvent. Ce n'est pas la fonction de l'école. Aux Etats-Unis, il y a même des familles qui ont été condamnées parce qu'elles n'avaient pas donné d'amphétamines à leurs enfants. Cela a été considéré comme non-assistance à personne en danger. L'école ne doit pas imposer une consultation aux parents, cela n'a aucun sens.
Mais cela peut expliquer en partie les délais d'attente qui s'allongent pour une consultation en pédopsychiatrie ?
Actuellement, en consultation pour une évaluation des troubles du langage, le planning est complet jusqu'en juin. L'unité de jour, faite pour les enfants à risque autistique ou psychotique, demande quatre mois d'attente. Quatre mois quand l'enfant a 2 ans, c'est dramatique. Les consultations banales sont pleines aussi, les délais très longs. Il faut tout un système pour arriver à garder chaque semaine des créneaux pour les urgences, sinon personne ne serait disponible. C'est paradoxal. Lorsqu'il s'agit de choses graves, comme les abus sexuels par exemple, les parents nous demandent surtout de réduire les symptômes, au risque d'augmenter les prescriptions médicamenteuses. Et, à l'inverse, certains parents viennent nous demander jusqu'à quand ils peuvent prendre le bain avec leur enfant ? Avant 18 mois, jusqu'à 18 mois, après 18 mois ? S'il faut éteindre la lumière, la laisser allumer. Il y a une sorte de psychiatrisation de la vie quotidienne. Comme si les parents ne s'autorisaient plus à penser et à agir par eux-mêmes. Il faudrait des tiers pour tout. Entre les deux, où est véritablement notre travail ?
Vous pensez que certaines demandes ne sont pas justifiées ?
Si quelqu'un est inquiet, il faut lui répondre, mais on n'a pas besoin d'aller jusque chez le psychiatre pour s'entendre dire des choses simples. A notre époque, chaque problème doit avoir son expertise. Il y a l'expert des tocs, du langage, etc. Il faut labelliser les choses. Les parents n'ont plus confiance dans leurs propres réponses. Pour un même problème, ils vont demander quatre ou cinq consultations. L'inconvénient, c'est que les soins ne commencent pas et que les files d'attente s'allongent.
Pourquoi une telle anxiété, les jeunes enfants vont-ils plus mal qu'avant ?
Pas du tout. Ni les adolescents d'ailleurs. Mais les parents leur présentent souvent un monde noir. Ils insistent devant lui sur leur fatigue, leur boulot. S'ils n'en ont plus, c'est embêtant ; s'ils en ont trop, c'est embêtant aussi. Difficile de devenir adulte dans ces conditions. Comment investir l'école si on vous dit : «Si tu n'es pas le premier, tu ne seras rien du tout.» A quoi bon grandir ? Alors que tout peut se renverser. On peut aussi se dire que, vu le taux de chômage, ce ne sont pas les diplômes qui garantissent un emploi, que s'il faut un ou deux ans de plus pour avoir le bac, où est le problème ? Mais dans notre société, l'enfant est rare, chaque famille en a de moins en moins. Il arrive de plus en plus tard. Beaucoup de parents qui ont connu le diagnostic prénatal, l'échographie et nombre d'examens avant la naissance pensent qu'ils ont le droit d'avoir un enfant parfait. Un enfant à qui on demande aussi d'être autonome de plus en plus vite. En caricaturant, cela donne à peu près ceci : l'enfant est en grande section de maternelle, ils parlent de math sup. S'il a le malheur de traîner la patte, il faut un expert. Comment peut-on rendre l'enfant le plus performant possible ? Cela aussi enfle les consultations. Or, on ne peut pas brûler les étapes. Un bébé à qui on n'aura pas laissé le temps de l'être deviendra un enfant vulnérable. Si on n'a pas été un enfant suffisamment longtemps, on sera un adolescent vulnérable. La tendance actuelle est de mettre un maximum d'enfants dès 2 ans à l'école, au lieu des 3 ans habituels. En 2005, on n'a pas assez de lieux de qualité pour accueillir les bébés. Or, la plupart du temps, à 2 ans, les enfants ont besoin d'autre chose que de l'école. Avec tout ceci, on crée les conditions mêmes des troubles des conduites. On aura beau jeu ensuite de dire qu'«ils deviennent délinquants».
|
Citation: Voici le bébé délinquant, par Gérard Wajcman
LE MONDE | 03.03.06 | 13h12 • Mis à jour le 03.03.06 | 13h44
J'ai lu le rapport "Troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent", "expertise collective" réalisée par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Il se donne pour objet, sous le nom médical de "troubles des conduites", de repérer les signes annonciateurs de la délinquance, afin de la prévenir, chez les enfants de moins de 36 mois.
S'il s'agit de répondre à cette entreprise délétère conduite au nom de la santé mentale, le plus fertile à mes yeux est de lui donner la plus grande publicité possible, c'est-à-dire de la rendre au public, à la "population" qui en est l'objet, en toute ignorance de cause. On y trouve ceci, entre autres : "L'agressivité, l'indocilité et le faible contrôle émotionnel pendant l'enfance ont été décrits comme prédictifs d'un trouble des conduites à l'adolescence." Si ce portrait est susceptible d'inquiéter instantanément nombre de parents, il est toutefois précisé que ces conduites doivent être différenciées de ce qu'on nomme les "conduites normales". Il est en effet entendu que les manifestations telles que les agressions physiques, les mensonges ou les vols d'objets sont relativement fréquentes chez le petit enfant. Elles ne deviennent "anormales" que si elles perdurent au-delà d'un certain âge, que le groupe d'experts a convenu de situer à 4 ans.
Sous le petit enfant dit difficile, voici surgir la figure du bébé délinquant. En conséquence de quoi, les experts préconisent de procéder à un dépistage médical systématique de chaque enfant dès 36 mois. De là, la recommandation que tous les professionnels de santé prennent connaissance des critères définissant le trouble de conduite, ce qui concerne les services médicaux de l'enfance et l'école, dès la maternelle, voire la crèche. Se dessine ainsi une entreprise de médicalisation de l'enfance supposant que chaque enfant sera désormais accompagné au long de sa vie et de son parcours scolaire d'un dossier médical contenant des informations sur ses "conduites" et ses "comportements".
Bien qu'il soit accessible en ligne (où j'invite à le lire : www.inserm.fr), en vérité ce rapport ne suppose pas en lui-même être connu par ceux qu'il vise. Il est supposé même qu'il ne le sera pas, qu'il ne peut pas l'être. La relation de savoir implique les sujets, qui pensent, et donc qui sont, et non "la population", qui est un pur objet statistique, sans yeux, sans oreilles et sans bouche. En vérité, les experts parlent aux experts. Ils ne parlent qu'à eux. On mesure bien que les rédacteurs du rapport de l'Inserm ne supposent pas un instant qu'il soit lu par la "population". A tout autre qu'aux professionnels de la profession, pour parler comme Godard, ce rapport paraîtra simplement effrayant. Même des personnes obnubilées par le discours sécuritaire ne pourront pas le lire sans frémir, car il les met elles-mêmes et leurs enfants sous surveillance, dans une suspicion généralisée qui réunit futures victimes et futurs criminels dans le même ensemble de la "population". Le rapport de l'Inserm raisonne très démocratiquement en supposant que tout le monde peut être coupable. La "population" comme telle est à risque, elle est une classe dangereuse potentielle. Et c'est pourquoi elle doit être mise sous surveillance médicale, dans son ensemble et au plus tôt ; et aussi éduquée au plus tôt, afin de permettre à tout parent de reconnaître dans son petit enfant désobéissant et agressif de moins de 3 ans le petit casseur qui sommeille ou qui s'éveille. Mais il faut encore comprendre que les parents appelés à surveiller leurs enfants seront eux-mêmes mis sous surveillance par les médecins, ceux-ci étant seuls habilités à repérer l'enfant dit difficile.
Avec la médicalisation généralisée, le rapport de l'Inserm instille une criminalisation généralisée de la société. Tous coupables - futurs, potentiels ou qui s'ignorent : il importe donc que ce savoir expert ne soit pas su d'eux, c'est-à-dire de nous tous. Alors qu'il concerne et vise le public, dans sa conception même, ce rapport est secret. Dire qu'il est secret pour la "population", c'est dire qu'il n'a qu'une seule adresse : le pouvoir et ses divers agents. Si chaque innocent est un coupable potentiel, chaque professionnel de la santé et de l'éducation devient un agent potentiel du pouvoir, mobilisé à ce titre, hors de tout consentement, au nom simplement de la science - qui ne peut vouloir que notre bien.
Cela impose deux choses. D'une part, si tout professionnel de santé est tenu pour un agent de surveillance, il importe hautement qu'il ait une connaissance du rapport et de sa portée. Au moins aura-t-il ainsi la liberté de se déterminer. C'est ce qui se passe : qu'on aille voir l'appel de professionnels éclairés (www.pasde0deconduite.ras.eu.org).
L'autre conséquence, c'est donc qu'il importe hautement de dévoiler à la "population" non professionnelle ce secret qu'elle est sous le regard des experts médicaux, psychiatres et psychologues, mise sous contrôle, évaluée. "Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé", écrivait Montesquieu dans le prologue de L'Esprit des lois. Pas la population, mais le peuple, chacun de nous en personne, des sujets qui parlent, qui pensent et donc qui sont. S'adresser au peuple, c'est s'adresser à notre liberté. C'est là une façon de restaurer les sujets abolis.
Ce qui était jadis un attribut divin, l'omnivoyance, le pouvoir de tout voir sans être vu, est aujourd'hui un attribut du pouvoir séculier, via la science et la technique. Nous sommes entrés dans un temps d'illimitation du regard du maître. C'est le temps de l'instauration d'un homme sans ombre, d'un sujet transparent corps et âme, dès sa naissance, voire avant si possible. L'intime, qui se définissait comme un territoire secret, clos aux regards, est aujourd'hui fouillé, sondé, expertisé sous toutes ses coutures. Le rapport de l'Inserm entre entièrement dans ce grand dispositif intrusif de mise sous contrôle de l'intime. C'est pourquoi je tiens qu'il importe de le faire voir, d'exposer ce regard aux regards.
De là, enfin, on comprend pourquoi ce rapport de l'Inserm sur les "troubles" des enfants est une entreprise d'effacement de la psychanalyse. Il ne saurait en être autrement. Transformer tout symptôme en trouble de conduite, c'est élever la souffrance en menace et la surdité en moyen d'action ; c'est en cela évacuer le sujet. La psychanalyse est le discours des sujets, à l'écoute des sujets, qui pensent et donc qui sont, qui souffrent, qui parlent ou qui n'arrivent pas à parler. Effacer l'un, c'est effacer l'autre.
Là encore, il importe de montrer cet effacement, afin que chacun puisse mesurer les enjeux véritables de ce qui se dit ici et là aujourd'hui sur la psychanalyse. La psychanalyse n'est pas la cause des psychanalystes, elle est la cause des sujets. A chacun de voir.
|
Citation: Des souris et des enfants, par Pascal-Henri Keller
LE MONDE | 02.03.06 | 13h53 • Mis à jour le 02.03.06 | 13h53
Entre le 29 janvier et le 28 février, la pétition "Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans" a été signée au rythme de 1 200 personnes par jour. En pleine épidémie de grippe aviaire et de chikungunya, on peut s'étonner d'une telle ruée du public vers un sujet qui s'en éloigne autant. Quelle mouche a donc piqué les Français ? Pour se lancer dans une telle campagne de signatures, il leur faut en général d'autres enjeux : l'horreur (la lapidation) ou la pingrerie de leurs gouvernants (les crédits pour la recherche) en sont les derniers exemples. Serait-ce une simple façon de se changer les idées ?
L'hypothèse d'une distraction collective tombe d'elle-même devant les commentaires de la presse. Car son soutien est large, qui va de l'hebdomadaire féminin Elle avec son titre : "Fliquez pas les bébés !" (le 20 février) jusqu'à Libération avec sa "une" : "Qui veut ficher les enfants ?" (le 28 février). Et pourtant, il s'agit d'une simple expertise de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), qui en produit des dizaines par an. Alors ? Le sujet de l'expertise ? La prévention.
Quoi de plus banal, de plus admis dans la vie courante que la médecine préventive ? Depuis la crèche jusqu'à l'entreprise en passant par le lycée ou l'université, tout le monde a eu droit au dépistage médical. Chacun, à un moment ou à un autre de son existence, a collé son torse à un appareil de radio pulmonaire, subi une prise de sang ou fait prendre sa tension. Plus ou moins consciencieusement, chacun fait remplir son carnet de santé et pense à mettre ses vaccinations à jour.
Dans ces conditions, pourquoi un tel acharnement contre ce rapport, publié en septembre 2005, et dont l'objectif est la prévention des troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent ? Les critiques rencontrées par ces travaux, effectués par l'Inserm en collaboration avec différents experts extérieurs, sont maintenant connues. Et pour cause. La levée de boucliers provient en priorité des professionnels de l'enfance eux-mêmes. Bien qu'associés aux spécialistes chargés de réaliser l'étude, ces professionnels se révèlent divisés en deux camps.
Les premiers considèrent l'enfant en tant qu'organisme. Ils admettent ainsi les termes de ce rapport, qui suggère que "les travaux sur l'agressivité du petit animal de laboratoire" peuvent être rapprochés des études du "trouble des conduites chez l'enfant " (p. 38 du rapport) et que, "pendant la puberté, il existe chez le rat et la souris une période sensible où la confrontation avec la violence et l'isolement joue un rôle vulnérabilisant vis-à-vis de l'agressivité" (p. 55).
Les seconds tiennent l'enfant d'abord pour un être de parole et de relation. Ils estiment par exemple que la période actuelle impose aux parents de rendre leur enfant le plus performant possible et le plus tôt possible. Or, disent-ils, "si on n'a pas été un enfant suffisamment longtemps, on sera un adolescent vulnérable" (Bernard Golse, Libération du 28 février). Logiquement, les programmes de prévention préconisés par les premiers, comme l'"amélioration du dispositif de dépistage en population générale" (p. 46), ou "repérage et suivi des (sujets) à risque dès la période anté et périnatale" (p. 47), peuvent concerner indifféremment des populations animales ou humaines.
En revanche, on peut difficilement appliquer aux espèces animales les aménagements envisagés par les seconds : redonner confiance aux parents dans les réponses données à leurs enfants sur l'avenir qui les attend ; cesser d'amputer de leur personnel les consultations de pédopsychiatrie ; abandonner la prescription à grande échelle de psychotropes pour les enfants, etc. Une conclusion s'impose : la prévention en matière de vie psychique n'obéit pas aux mêmes règles scientifiques que celle visant le domaine corporel. On peut même en formuler une seconde : il est plus périlleux de pratiquer l'expertise psychique que l'expertise organique.
Parvenu à ce parallèle entre deux domaines de recherche aussi différents, une mise au point s'avère nécessaire, du seul point de vue épistémologique. En effet, tout raisonnement par analogie procède en deux temps : d'abord celui de la ressemblance, puis celui de la dissemblance. En lisant le rapport de l'Inserm, on a le sentiment que ses auteurs en sont restés au temps de la ressemblance entre corps et psychisme, entre animal et enfant. En constatant l'engouement des Français pour la pétition qui s'y oppose, on se dit qu'il était temps de passer à celui de la dissemblance.
|
Mais jusqu'où ira-t-il ? 
__________________
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu'un esprit anime mille corps ;
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Signaler ce message à un modérateur | IP: Logguée Temps en ligne : 16 Jours, 5 Heures, 3 Minutes, 19 Secondes en ligne
|