|
mopz02 |
 |
Expert 
Déconnecté
Niveau : 3 N° de Membre :
8147
Ancienneté : 97%
Participation : 4%
Inscription: 15 Jan 2003
Localisation:
Messages: 2805
Sujets Lancés : 205
|
Citation: Depuis que la loi mosaïque a institué la circoncision comme signe de l'alliance entre l'homme juif et son Dieu, depuis que le fait d'être circoncis a pu devenir, pendant le génocide de la Seconde Guerre mondiale, le signe de la mort, on sait comment une marque sur le corps peut inscrire le symbolique dans la chair vive. En fait, un tel rite procède d'une pratique qui se retrouve dans toutes les cultures, à des degrés divers_: partout, le passage à l'état d'homme se fait grâce à des rites initiatiques qui demandent, mystérieusement, que soient laissées des traces sur le corps, auquel on enlève un morceau_: là, un bout de pénis_; ailleurs, un bout d'oreille ou un bout de chair sur le dos labouré de cicatrices définitives. Et, depuis que les mouvements de libération des femmes ont gagné les pays en voie de développement, l'opinion a été rendue sensible à la pratique de l'excision, courante dans une partie de l'Afrique_: à la femme, en vertu des mêmes rites de passage, on enlève le clitoris. Mais cette pratique dévoile aussitôt ses objectifs secondaires, qui peuvent être moins apparents dans la circoncision_: l'ablation du clitoris châtre la femme d'une partie du plaisir sexuel.
____Cependant, la seule volonté d'abolir ces coutumes «_barbares_» ne permet pas de comprendre leur existence, justifiée, dans le cas de la circoncision, par le fait religieux et, dans le cas de l'excision, par la répression exercée sur la condition féminine. D'autres pratiques rendent l'ensemble des blessures symboliques encore plus énigmatiques_: ainsi, la subincision, pratiquée par certaines tribus d'Australie décrites par l'anthropologue hongrois Géza Róheim, les Pitjentara, par exemple. Cette opération rituelle consiste à inciser le pénis sur toute sa longueur, en laissant l'urètre à découvert et le pénis définitivement fendu en deux par en dessous. C'est là une coutume d'autant plus complexe que, si la circoncision fabrique des «_hommes_» et l'excision des «_femmes_», la subincision, qui fait saigner les hommes et leur laisse une ouverture, les transforme, au moins symboliquement, en femmes.
____Cette constatation et d'autres, qui sont prises dans la clinique la plus quotidienne, ont conduit le psychanalyste Bruno Bettelheim à élaborer une théorie d'ensemble des «_blessures symboliques_», qui ont pour fonction d'assurer le passage d'un enfant à l'état d'homme dans le code culturel dont il relève. Bettelheim observe, dans la clinique qu'il dirige, des «_rites d'initiation spontanés_» au sein de groupes d'adolescents psychotiques. Dans l'un d'eux comprenant deux filles et deux garçons, ceux-ci, lorsque les filles eurent leurs premières règles, décidèrent que, chaque mois, ils allaient devoir se couper le doigt et mélanger leur sang au sang menstruel. À l'inverse, une fillette de douze ans simulait le coït avec un index et un objet annulaire_: son index, devenu symboliquement pénis, était un «_os-doigt_», et, quand elle eut ses règles, elle parlait de le couper pour le faire saigner. Bettelheim signale qu'il fallait «_intervenir_» pour empêcher ces adolescents psychotiques de se mutiler. Il en déduit que les rites d'initiation relèvent de l'expression la plus profonde de la bisexualité de l'un et l'autre sexe, les filles étant pourvues de l'envie du pénis, ce qui est bien connu depuis Freud, et les garçons de l'envie d'un vagin, ce qui est encore à faire passer dans les esprits. L'axiome de Bettelheim s'énonce ainsi_: «_Un sexe éprouve de l'envie à l'égard des organes sexuels et des fonctions de l'autre sexe._»
____Cet axiome s'accompagne d'une série d'hypothèses. Tous les rites de blessures devraient être étudiés dans le cadre des rites de fertilité_; ils symbolisent «_une pleine acceptation du rôle sexuel que prescrit la société_»_; du même coup, le rite de subincision tendrait à assigner à l'homme des fonctions d'enfantement. En revanche, la circoncision pourrait vouloir prouver la virilité et la maturité sexuelle de l'homme, cependant que la circoncision féminine, c'est-à-dire l'excision, en serait la contrepartie et résulterait de l'ambivalence des hommes à l'égard du sexe féminin. Hypothèses souvent confuses, les théories de Bettelheim ont au moins l'avantage de mettre en évidence la dominance du mâle, qui, non content de s'auto-mutiler, mutilerait aussi la femme - pour une raison qui se trouve inscrite d'une autre manière dans le mythe grec de Tirésias_; celui-ci fut aveuglé par la déesse Héra parce que, ayant été femme pendant plusieurs années, il avait révélé à Zeus que la femme jouissait dix fois plus que l'homme. Tout se passe comme si la capacité de jouissance de l'un et l'autre sexe était en jeu dans les rites de blessures, ceux-ci ayant pour fin de maîtriser le non-contrôlable, de le réglementer culturellement. |
© Encyclopædia Universalis 2004, tous droits réservés
__________________
Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître,
On dirait qu'un esprit anime mille corps ;
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Signaler ce message à un modérateur | IP: Logguée Temps en ligne : 16 Jours, 5 Heures, 3 Minutes, 19 Secondes en ligne
|