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[Politis] Guerres en tout genre
Voici un texte que je mettrais en complément d'un Bowling For Columbine de Michael Moore, vraiment extrêmement intéressant car tout à fait vrai:
Guerres en tout genre
Denis Sieffert
Voici tout juste un mois, l'armée américaine entrait dans Tikrit. Avec la chute du fief de Saddam Hussein, c'est en réalité la guerre d'Irak qui s'achevait. Aujourd'hui, nous voilà plongés en France dans un conflit social dont on ne sait s'il est le début d'une crise majeure, ou s'il en est le simulacre, pour solde de tout compte. Pourtant, en dépit des apparences, la « guerre » des retraites ne renvoie pas dans les limbes la guerre d'Irak. Il existe même entre les deux événements un certain rapport que l'on n'ose à peine énoncer tant, bien sûr, la mesure est différente. Comme si en temps de guerre, le mot n'avait plus droit à son usage métaphorique.
On aurait tort cependant de s'interdire, sans doute au nom du respect que l'on doit aux morts d'Irak, un parallèle qui jette une lumière crue sur l'époque. Oui, entre l'Irak et les conflits sociaux qui s'annoncent peut-être en France, il y a un certain nombre de points communs.
On pourrait s'en tirer en observant que les deux événements appartiennent au même monde, globalisé, ou, pour employer un mot qui mérite sa laideur, « financiarisé ». Mais soyons plus précis.
Dans un cas comme dans l'autre, c'est l'histoire d'un Pouvoir qui passe en force, à coup de contre-vérités, et en jouant chaque fois des grandes peurs collectives.
Dans un cas comme dans l'autre, les opinions publiques sont malmenées, baladées, méprisées. Et dans les deux cas, la finalité est la même. Il ne s'agit surtout pas de démocratie, et moins encore de bien public, mais du triomphe d'intérêts particuliers.
Alors que le trust américain Halliburton ramasse grossièrement la mise du pétrole irakien, nos assureurs privés se préparent, eux, à ramasser la mise des retraites. La fin provisoire du film irakien nous éclaire sur les buts de la guerre. Elle montre la vérité toute nue. Celle que les opinions publiques européennes n'ont d'ailleurs jamais cessé d'entrevoir : l'appât du gain pétrolier.
En France, nous n'en sommes qu'au tout début. C'est encore le temps du mensonge : la réforme Fillon, nous dit-on, est uniquement destinée à sauver notre système par répartition. C'est le temps des impasses. M. Raffarin emploie les mêmes mots que George W. Bush : le pire serait de ne pas agir. À chaque jour sa peine. Si la manoeuvre réussit, la vérité éclatera là aussi, après coup. Mais on peut l'entrevoir dès aujourd'hui. De cet éclair de vérité dépend l'issue du combat. Car, contrairement à ce qui ressort principalement du discours médiatique, il ne s'agit pas tellement de retarder l'âge de départ à la retraite. Tout le monde ou presque continuera de partir à 60 ans. Et, de toute façon, beaucoup de ceux qui ne s'y résoudront pas seront poussés dehors, comme aujourd'hui, par ce que les entreprises appellent pudiquement les « mesures d'âge ». Mais les retraites s'effondreront. C'est ce que désigne un mot anodin : la décote. En vertu de quoi, on commencera tout doucement à se tourner vers des compléments privés. Le ver sera dans le fruit. Et si l'on voulait pousser un peu plus loin le parallèle, on dirait que rien n'interdit de penser que M. Dick Cheney, vice-président des États-Unis, ancien directeur et actionnaire d'Halliburton, s'enrichira bientôt, lui ou ses héritiers, avec nos fonds de pension.
Ce monde, vous dis-je, ne manque pas de cohérence. Et il n'y a pas de raisons de ne pas nommer cette cohérence-là : c'est la lutte des classes. L'éternel conflit entre des groupes sociaux aux intérêts opposés. C'est d'ailleurs la grande faiblesse des partis de gauche de ne plus savoir appeler les choses par leur nom, et de participer ainsi du grand jeu de la mystification. Avec l'affaire des retraites, il ne s'agit pourtant pas d'autre chose. MM. Raffarin, Fillon et Seillière ont la logique pour eux si on veut bien accepter leur postulat selon lequel toute redistribution des richesses est impensable.
Au cours des vingt dernières années, 10 % de la valeur ajoutée a été transférée, dans notre pays, des salaires vers les revenus financiers. Et les politiques savent pertinemment que si toutes les rémunérations étaient soumises à cotisation pour tenir compte des bénéfices distribués et des profits boursiers, le problème de la retraite se poserait en termes très différents. Mais il a été décrété une fois pour toutes que la redistribution devait se faire aux dépens des salariés.
La désinformation ayant, là comme ailleurs, rempli son office, la culpabilisation insinue son venin. Chacun étant le privilégié de quelqu'un, le cheminot, ou l'enseignant, est présenté comme le nouveau nabab d'un monde de chômeurs et d'exclus. En cas de refus, c'est lui, le prof ou le cheminot, qui portera la responsabilité de la mort du système par répartition, de la solidarité entre les générations. C'est lui qui assurera le triomphe des fonds de pension, et d'Halliburton, et de M. Cheney.
Pour faire vite. Ajoutez à cela la transformation des universités en entreprises, bientôt propriétaires immobiliers _ comme Luc Ferry en forme le voeu _ et vous vous convaincrez que le libéralisme va son chemin. Entre Washington et Paris, c'est affaire de rythme, et de résistance. Mais de résistance, nous reparlerons la semaine prochaine.
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