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Mister Oxmo 2003 
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Le 26 juin, un peu avant midi, il m'est arrivé quelque chose que je n'oublierai plus: je suis mort.
Citation: Le lieutenant vient de nous annoncer que nous allons sortir à 18 heures précises, soit dans dix minutes. Dix minutes pour nous préparer, dix petites minutes nous séparent d’un énième assaut dérisoire vers les lignes ennemies. Mon regard parcourt tous ceux des gars de la section que je reconnais. Il y a là Duman, Chantilly, Fraisier, Legros, Marteau et tous les autres. Les têtes sont livides, lessivées par cette pluie qui n’en finit pas de tomber. Laminés par la faim, par quatre jours sans sommeil tant l’infernal boucan des canons nous empêche de fermer l’œil. Quatre jours et quatre nuits passés dans ce boyau terreux qui n’a de cesse de d’affaisser au fur et à mesure qu’on le remblaie. La gadoue s’élève à hauteur des genoux et il fait si froid…Je lis dans les visages voisins la peur, l’angoisse, la résignation, l’incompréhension ; et pourtant je me souviens encore du sourire de Marteau lorsqu’il me lut hier la lettre de son Yvette. Je me la rappelle presque entièrement.
« Mon petit mari, mon cœur, merci pour ta lettre. J’espère qu’on te nourri bien et que tu passe à travers les balles des boches. On t’attend tous, les enfants et moi. Jean t’embrasse et je parle tout le temps de toi à Marie, notre toute petite. Mon petit doudou, je t’aime de tout mon cœur, j’espère que tu nous reviendras vite. Le travail à la ferme ne manque pas, pourvu que la guerre ne t’emporte pas, jamais je ne t’oublie, mon doux. De grâce, rentre vite de cette sale guerre qui nous fait tous et toutes souffrir. Je t’aime à tout jamais. Yvette »Il nous l’avait lue la veille, et en ce moment même, celui qui semblait apaisé hier avait le regard d’un mort en sursis.
Il nous faudra rester en formation, à tout prix rester en formation. J’entends soudain le lieutenant crier la charge. Quoi ? Déjà dix minutes de passés ? Il faut le croire puisque d’un coup toute une partie des hommes escaladent les marches qui les mènent au feu et se hissent hors de la tranchée. Les premiers sortis sont aussi les premiers à tomber, fauché par les salves ennemies. Une autre vague suit et j’en fais partie, Duman me pousse le cul, je me mets comme tous les autres à hurler et nous nous extrayons tout d’un coup du trou, comme vomis par celui-ci. Nous ne sommes qu’un, dans l’excitation du combat, pas de place pour l’individu. Devant moi s’étend une plaie de terre torturée, balayée par les explosions et les rafales. Elles font voler la terre, en soulevant des gerbes qui retombent en fumée sur le sol meurtri. Les 220 oeuvrent efficacement, leurs impacts balaient les hommes et forment des clairières éparses dans la marée qui charge.
Les yeux presque clos, je cours longuement sans rien apercevoir clairment, sans discerner les boches des camarades, sortis de la tranchée, nous sommes des insectes hors de la fourmilière : paumés, désorientés, trop habitués à la promiscuité des allées de terres labyrinthiques dans lesquelles nous avons passé notre temps. Ces talus, ces saillies de boue, cette étendue inconnue sans végétation, remplie de barbelés c’est comme si on se précipitait la tête la première dans un gouffre, vers notre mort à tous, volatilisés dans le chaos de la bataille.
Je refais un peu surface lorsque j’aperçois Fraisier, tapi au creux d’un trou d’obus. Le lieutenant crie des ordres que je n’entends pas, je vois ensuite sa tête explosée par l’impact d’une balle, son corps tombe à genoux avant de s’affaisser dans la boue, il n’a pas lâché son pistolet, son cadavre est à quelques mètres de moi. Des bruits de balles partout, des fusillades, des cris qui me lacèrent les oreilles et cette pluie qui me balaye le visage, c’en est trop, je hurle, je fais cracher mon Lugel en avant. Alors que j’atteins un petit bloc de pierre, je m’y adosse. Je vois des camarades moins chanceux, blottis derrières les cadavres d’autres camarades tombés avant eux.
Une explosion toute proche, je vois une gerbe d’êtres humains soulevés de terre, désarticulés, projetés en l’air avant de retomber sur le sol, qui les recouvre aussitôt. Le capitaine Dumas a pris la place du Lieutenant. Il se balade au milieu du champ de bataille, le sabre en l’air en hurlant à tout va « chargez, tuez les tous ». Au milieu de cette apocalypse, ayant perdu toute raison, il nous ordonne de charger, d’aller à la mort comme des porcs vont à l’abattoir. Il nargue les boches, tirant son pistolet, il mitraille en l’air le fou. Je vois, à quelques mètres de moi, un Allemand qui l’aligne tranquillement, le sourire aux lèvres, il fait feu, le capitaine s’écroule, des rires nous parviennent des lignes ennemies. Je prends mon fusil, je pointe le canon vers ce salopard et je le tue d’une seule balle. Après, tout est confus, je rampe vers Fraisier, je me laisse glisser dans son trou et je me blottis à ses côtés. Le malheureux est mort, il a les yeux et la bouche ouverts dans une longue plainte silencieuse. J’attends le terme à un carnage qui n’en finit pas. Toute la section a été laminée par le feu ennemi. Je hurle mon nom, et j’entends des voix en retour, mais je ne peux pas déterminer avec exactitude leur provenance. J’ai la certitude que si je sors de mon trou, je vais me faire tirer comme un lapin. J’ai peur et je suis résigné, que puis-je faire d’autre qu’attendre ici, près de mon copain mort que cela se calme un peu ? J’avale de temps à autre une gorgée de gnole, et j’attends, transi de froid à cause de la boue liquide et de la panique.
Il se passe des heures, peut-être suis-je tombé inconscient, la nuit est tombée et j’entends un disque qui vient de la tranchée allemande, ils passent de la musique pour fêter ça sûrement. Ma gourde est vide, je fouille dans les affaires de Fraisier, il a toujours une flasque d’alcool sur lui, je la trouve et avale goulûment tout le liquide. Je me suis assoupi quelques heures peut-être, il fait presque jour. Je décide de m’en aller, je rampe en laissant mon fusil, inutile derrière moi. Alors que j’ai franchi quelques mètres, un obus vient pulvériser le trou dans lequel je me trouvais. Et la pluie mortelle se remet à tomber, faisant trembler la terre autour de moi de plus belle, je me croirais sur les pentes d’un volcan en éruption. Les ténèbres se dissipent peu à peu et j’aperçois devant moi un espace infini et inconnu, la terre semble labourée en temps réel par une charrue géante. Des dizaines de cadavres jonchent le sol, tous tombés de mort identique. Des bras, des pieds, des têtes, des membres arrachés de leurs propriétaires gisent, provocateurs, comme des statues de pierre sur des cratères boueux. Je glisse de plus en plus vite, du bout des doigts, des mains, des bras et puis des cuisses, je serpente entre les cadavres, les talus et les crevasses, une puissance non humaine m’habite, elle a pris le contrôle de mon corps. Et pourtant, les explosions de plus en plus proches perturbent ma reptation horizontale, parfois je croise des types qui halètent, tantôt blessés, tantôt rendus dingues par le carnage alentour.
Les rayons de soleil qui surgissent de l’horizon me frappent en plein visage, chaque rai creuse son chemin dans les plis de mon visage qui reçoit la chaleur de ce disque. Encore quelques mètres à parcourir et je serai à couvert. Cinq, quatre, trois…Je me laisse glisser de l’autre côté d’un ravin, dégringole et roule sur des planches en bois qui servent de sol à la tranchée. Je m’en suis sorti nom de dieu ! Moi qui me croyais mort quelques heures plus tôt, j’ai défié la mort et j’ai gagné. Deux larmes creusent un sillon dans la poussière qui recouvre mon visage. Joie. Joie et soulagement.
Après quelques heures de solitude, j’entends des voix au détour d’un des boyaux. Je me relève et je sens une douleur vive dans le ventre. Je regarde en face de moi et je vois un boche qui me regarde, le fusil à la main, il vient de me planter sa baïonnette dans le ventre, il me fixe avec ses yeux bleus, incrédules. Il retire son arme et me projette contre le fond de la tranchée.
Alors que je sens mes forces disparaître, ma dernière pensée va pour mes camarades, morts au combat, pour la patrie. Je suis mort de 26 juin 1916, il est à présent midi et mes yeux livides fixent le ciel qui surplombe un champ d’apocalypse, témoin d’une guerre qu’on a trop hâtivement appelée « La der des der ».
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courte histoire inspirée par des films et quelques livres que j'ai lus.
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