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Servef |
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Le tilleul
La semaine dernière mon grand-père a essayé de se suicider. J'ai ressenti colère et chagrin. C'est pour essayer de le comprendre que j'ai écrit ce texte. Je vous posterai peut-être un jour l'autre texte que j'avais préparé, en deux versions.
Citation:
« Demain le monde ne sera plus », c’est par ces mots que le vieil homme jette la corde sur la branche la plus forte du tilleul. Ce tilleul qu’il a tant aimé et chéri et qui, majestueusement, regarde le jardin bucolique. Le vieux, chevelure blanche et blonde, crâne un peu dégarni, solidement ancré à sa terre, celle de ses aïeux depuis au moins un demi millénaire, comme il aimait à le répéter, contemple la corde qui pend stupidement de l’arbre. L’été est fini, le ciel un peu gris au-dessus des tuiles ternes. Au sol les premières feuilles mortes dansent macabrement. Jamais du haut de ses rêves de gloire, du haut de sa fierté d’accomplissement, il n’avait imaginé finir ainsi. Mais la vieillesse efface tout. La réussite, la fierté, l’orgueil. Tout est balayé, ne reste plus qu’un corps décharné, un peu flasque, meurtri, et une âme malade à l’évocation de sa fin. La sienne est surtout malade de sa femme.
La pauvre vieille, épouse appliquée une vie entière, reflet de la fierté de son mari, est progressivement devenue un peu « timbrée ». Sa folie se caractérise par une logorrhée incontrôlable et une jalousie maladive que notre triste vieillard doit essuyer à longueur de journée. Elle ressasse tout, les filles d’antan, les écarts oubliés, les aventures consommées. Rien qui n’ait moins de trente ans. Et notre martyr écoute cela patiemment. Au début, ce méditerranéen sanguin s’enflammait, répliquait, s’emportait. Maintenant, plus de mille jours ont passé, il ne peut plus se battre, il est anéanti, écrasé par le verbe ininterrompu de sa femme, et bientôt mort. Dire qu’il a passé sa vie à se battre et qu’aujourd’hui, face à ces mots qui courent comme une armée d’hommes sans bras il ne peut plus.
Sur le chemin de la bambouseraie, derrière la piscine, et de ses splendides bambous noirs au feuillage si vivant à côté desquels il avait rangé l’échelle, il repense à son premier combat, inconscient, subi, à vingt ans, dans l’armée française. Il se souvient d’Antibes où ils avaient tant ri avec les copains, en partant à la guerre, et des espagnols anti-franquistes dans les grottes de sa garrigue, et des grenades qu’il portait en clandestin, des barrages allemands, de la chance qui tant de fois l’a sauvé mais qui ne le sauvera plus. Il se souvient de la sa première élection, de la mission que lui confièrent ses concitoyens, de son aptitude immédiate à diriger, de son plaisir à gouverner. Essoufflé par le poids de l’échelle en bois il s’assied sur un tronc entouré de lauriers. Il est tout simplement fatigué, broyé par la vie. Il l’a aimé cette vie et pourtant elle le tue. Jamais il n’avait connu ce sentiment, cette lassitude. Les bras lui tombent. Il entend les rideaux de la véranda qui claquent. Il sait que jamais il ne retournera dans la véranda, l’émotion le tord mais la décision est prise, le combat terminé. Cette échelle est sa croix. Il regarde deux oiseaux qui jouent et gazouillent au dessus de l’eau et respire. Une brise fraîche lui rappelle que le vent froid de la mort l’attend. Douloureusement le valeureux vieillard se relève et reprend son chemin de croix.
Il arrive enfin au tilleul. Dans le prolongement il voit un chêne liège et les veines tortueuses qui habillent son corps. Il se revoit jeune directeur d’usine présentant ses bouchons à la maison mère, rue de Rome. Aux excellents repas du Fouquet’s accompagnés des meilleurs vins. Il ne boira plus de vin, ni de cognac, ni de rien. Le diabète lui a déjà enlevé le goût de tant de choses. Les excès de jeunesse se paient dur dans les vieux jours. Méticuleusement il place l’échelle contre le tiliacée et s’apprête à monter. Une dernière fois il regarde son jardin, sa maison, la maison de sa fille, finalement si patiente, il pense à son fils, ses petits-fils et ses arrières petits fils. Il aura été un patriarche et ne part pas en ne laissant rien. Cette pensée le soulage, le libère. Fébrilement il saisit les montant de l’échelle de ses grosses mains rhumatisantes et grimpe doucement à l’échelle. Il ne lui reste qu'un barreau pour se saisir de la corde, il y pose son pied avec conviction et d’un cri rauque glisse le long de l’échelle et tombe sur le dos ! Les yeux face au ciel, un peu moins gris maintenant.
« Putain d’Adèle !!! » jure-t-il. Il se relève, et, décidé, piétine l’échelle à grands coups de pieds et s’en va, maugréant mille jurons provençaux, chercher une autre échelle, en aluminium, bien plus légère et solide. Il traverse la véranda en furie, décroche la pièce métallique, claque la porte du garage et retourne dans le jardin. Les yeux rivés sur le sol il passe la terrasse, marche sur les pavés, arrive à la pelouse et regarde son tilleul : la corde a disparu.
Sonné, il voit fugacement sa fille qui remonte sur son balcon suivie de ses deux chiens. Ses derniers se retournent et lancent au vieux un regard pur et triste qui apaise sa colère et le submerge d’émotion. Les bras toujours aussi bas, l’œil morne -honteux ?- il retourne à la véranda où il croise sa femme, qui le noie de paroles.
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My trumpet is rich.
Edité par Servef le 02-10-2005 à 08:07
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