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Je viens de lire cette analyse, que je trouve vraiment très aboutie :
Citation: L'irruption de la violence urbaine à Paris,
par Piotr Smolar
LE MONDE | 31.03.07 | 12h19 • Mis à jour le 31.03.07 | 12h29
Dans cette campagne électorale électrique, où les thèmes défilent sans grande cohérence, l'irruption de l'insécurité n'était guère programmée. Contrairement au printemps 2002, elle n'a pas été envisagée cette fois comme un enjeu majeur par les principaux candidats. Les scènes d'affrontements de la gare du Nord, survenues mardi 27 mars et largement diffusées par les télévisions, les ont obligés à réviser leurs piques classiques. Mais sans s'attarder sur la signification réelle de cet événement : une nouvelle irruption de violence collective dans Paris.
Le jeu de rôles a été respecté. Nicolas Sarkozy s'est placé du côté des victimes, de la "France silencieuse" et des policiers, dans le droit-fil de son action à l'intérieur. La gauche, elle, a stigmatisé le bilan du candidat UMP à la tête des forces de l'ordre, auxquelles il a imprimé une orientation strictement répressive. Sans surprendre personne, François Bayrou a renvoyé dos à dos la gauche et la droite.
Le paradoxe de la réponse politique à ces violences réside dans son décalage par rapport à la réalité des faits. Les affrontements de la gare du Nord - dont le bilan est assez miraculeux, pas un seul blessé sérieux - ne posent pas la question de l'action de la police, qui mérite par ailleurs un grand débat ; elles illustrent surtout, une nouvelle fois, la montée d'une forme de violence spectaculaire, orientée contre les représentants de l'autorité ou ayant, dans une moindre mesure, une visée prédatrice, c'est-à-dire le vol. Une violence démesurée : les moyens y tiennent souvent lieu de fin.
Le contrôle et l'interpellation mouvementée d'un Congolais sans titre de transport a servi de prétexte à de petits groupes de jeunes, originaires essentiellement de cités d'Ile-de-France, pour lesquels la gare du Nord est la porte d'entrée dans la capitale. Ces groupes ne se connaissaient pas ; il n'y avait rien de prémédité dans leurs actions. Motivés par la présence des journalistes et des policiers, ils ont improvisé leurs actions : démontage d'un Photomaton et de caméras de surveillance, tentatives d'incendie, jets de projectiles, pillage d'un magasin.
Si l'interpellation du Congolais par les agents de la SNCF a suscité un sincère émoi chez de nombreux passagers, elle ne peut excuser ou justifier la suite des événements. Par conséquent, mettre en cause l'action de la police ou le bilan de M. Sarkozy au ministère de l'intérieur - par ailleurs contrasté - sur cette seule soirée relève d'une étrange distorsion. Certes, le langage guerrier de M. Sarkozy a attisé le ressentiment de nombreux jeunes banlieusards. Mais les émeutes de la gare du Nord témoignent d'un fléau social plus large : la montée de cette violence urbaine. Elle est véhiculée par une infime minorité d'individus, mais a un impact énorme.
Les vapeurs électorales provoquent d'étranges pertes de mémoire. Qui se souvient du cycle de violences urbaines sans précédent, survenu en novembre 2005, qui a fait trembler le sommet de l'Etat ? Des milliers de voitures incendiées, des affrontements avec les forces de l'ordre jusqu'au bout de la nuit ? La mort dans un transformateur EDF de deux jeunes de Clichy-sous-Bois avait servi de simple mèche. L'atmosphère avait été rendue explosive par les déclarations de M. Sarkozy niant que les jeunes étaient poursuivis par la police. L'effet de mimétisme entre cités, le caractère ludique de la destruction et sa résonance médiatique constituaient de puissants fluides. Sans compter bien sûr, pour certains, la frustration engendrée par les discriminations sociales et économiques.
Les manifestations contre la loi Fillon sur l'école en 2005, puis celles contre le CPE en février-mars 2006, ont donné lieu à d'autres débordements, cousins des événements de la gare du Nord. Des centaines d'émeutiers, originaires de quartiers sensibles, ont parasité les cortèges en agressant les lycéens et les étudiants, voire en affrontant les forces de l'ordre. Paris la bourgeoise, la protégée, découvrait à ses fenêtres ce que les habitants des quartiers savaient depuis longtemps : on peut frapper fort, et à plusieurs, pour un simple portable.
PAS DE NAÏVETÉ
La police ne peut être tenue pour unique responsable de la montée de cette violence ; elle ne peut davantage y répondre seule. Néanmoins, le débat politique sur la vocation de la police et son organisation reste non seulement légitime mais indispensable. Une question centrale se pose ; elle conditionne la qualité des relations entre les forces de l'ordre et les citoyens, aujourd'hui détériorée, comme l'ont illustré les incidents devant l'école de la rue Rampal. Comment transformer la police en un véritable service public, au même titre que La Poste, dont les critères de qualité ne seraient pas seulement statistiques ?
Un cycle de cinq ans se referme avec le départ de M. Sarkozy de l'intérieur. Un cycle marqué par une logique strictement répressive, dont le ministre a perçu les limites, mais sans pouvoir se renier. A son retour place Beauvau en 2005, n'avait-il pas évoqué la nécessité de faire du "qualitatif", plutôt que du "quantitatif" ? Si les crimes et délits enregistrés ont baissé de 9,4 % depuis 2002, les violences contre les personnes, elles, ont augmenté de 13,9 %. Un phénomène similaire a été constaté dans d'autres pays européens.
Après s'être réjoui, dans un premier temps, du souffle nouveau et des moyens qu'avait amenés M. Sarkozy au ministère en 2002, de nombreux fonctionnaires sont aujourd'hui à bout de souffle, contraints à des acrobaties statistiques pour répondre aux objectifs de leur hiérarchie. Dans les cités sensibles, la présence des policiers est souvent considérée comme trop rare ou déplacée, notamment à cause des contrôles routiers à répétition aux carrefours d'entrée. L'affectation de compagnies de CRS dans les cités a aggravé la défiance.
La gauche réclame aujourd'hui le développement d'une "police de quartier", nouvelle appellation de la police de proximité. La proximité est une idée séduisante mais difficile à mettre en place. Elle réclame du pragmatisme et du temps, bien au-delà du calendrier politique traditionnel ; elle nécessite des choix douloureux dans la répartition des effectifs, qui pourraient enflammer les syndicats ; elle suppose, enfin, de limiter la "toxicomanie statistique". Mais, en aucun cas, cette mutation de la police n'éteindrait, comme par enchantement, la violence urbaine. Le courage politique consisterait à tenir les deux bouts : analyser la délinquance telle qu'elle est, dans sa crudité, tout en retrouvant de la sérénité dans l'action policière. Bref, de la proximité les yeux ouverts, sans naïveté.
Piotr Smolar |
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