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[ACTU] Anne-Sophie Lainnemé
Citation: Les industries du disque et du cinéma ripostent au "piratage" sur Internet
Coup de filet sur la toile
Plaintes contre X, perquisitions, mises en examen... Face au piratage, les majors ont décidé de frapper fort. Objectif : effrayer les usagers du "peer to peer", ces réseaux où s’échangent des fichiers musicaux et des films. Mais qui sont ces internautes piochés pour l’exemple parmi les millions d’adeptes du téléchargement ? Portrait d’une "pirate" qui s’ignorait.

Lorsque le SRPJ de Rennes lui a téléphoné, au milieu de l’été, elle a d’abord pensé qu’elle était convoquée comme témoin dans une histoire de tôle froissée ou pour un vol dans le voisinage. De toute façon, le policier l’avait rassurée : il n’y avait rien de grave, et rien d’urgent. Anne-Sophie pouvait partir en vacances l’esprit tranquille.
« Quand, à mon retour, la police m’a expliqué la raison de ma présence, je n’ai pas su si je devais rire ou pleurer. J’ai mis un moment à comprendre de quoi il s’agissait. » A la suite d’une plainte contre X – pour téléchargement et mise à disposition illégale de musique sur Internet – déposée par la SCPP (Société civile des producteurs phonographiques, soit sept cents maisons de disques), des enquêteurs étaient remontés jusqu’à elle, après avoir trouvé trace, via le logiciel d’échange Kazaa, de fichiers MP3 émanant de son ordinateur. « Effectivement, j’avais passé beaucoup de temps sur Kazaa au printemps. J’ai avoué sans problème, tout en ne comprenant pas trop ce que je faisais dans un commissariat pour un truc aussi banal. »
Aussitôt l’audition terminée, trois policiers accompagnent la jeune femme à son domicile pour une perquisition. « Ils étaient en civil, les voisins n’ont donc rien remarqué, un soulagement... » Courtois – elle dit même « charmants » –, les inspecteurs n’en font pas moins leur travail, localisant sans mal les mille sept cents chansons en format MP3 contenues dans son ordinateur, puis prélevant le disque dur de l’appareil. Avant de prendre acte de l’absence de CD-R (ces disques vierges sur lesquels on peut graver les fichiers MP3) et de noter que la discothèque d’Anne-Sophie se compose presque exclusivement de disques achetés dans le commerce. « J’ai environ trois cents CD originaux et seulement trois ou quatre disques gravés, des compils pour des soirées réalisées à partir de mes disques. Je crois qu’ils ont pu constater que je n’étais pas une criminelle. »
Les policiers repartent. Anne-Sophie Lainnemé se retrouve seule face à ses questions et à son chat. Coups de fil interloqués à la famille, aux amis, au mari qui travaille à Saint-Brieuc – « il est interne à l’hôpital et ne peut pas faire le trajet tous les jours, on vit avec son smic et mon RMI ». A ses proches, elle explique qu’elle doit maintenant attendre une éventuelle mise en examen, le juge devant se prononcer avant la fin de l’année. Coup de blues – « je me disais : pourquoi moi ? » – et nuit blanche.
Ce qu’on lui reproche, c’est d’avoir mis à disposition de la musique sur le Net en permettant aux internautes connectés d’accéder au contenu de son disque dur – c’est le principe même de Kazaa, immense bourse d’échange. « En avril et mai, j’ai passé des journées entières connectée car je cherchais des titres de variété française pour ma soeur, en Inde pour ses études. Comme elle voulait partager sa culture avec d’autres étudiants, je lui ai gravé quelques CD. C’est d’ailleurs en repérant des titres de Sardou dans mon ordinateur via Kazaa que les policiers sont remontés jusqu’à moi. Un comble, car je n’aime pas Sardou ! »
Et voilà comment une jeune Rennaise de 27 ans, qui cherche un emploi « dans la culture » après des études à la fac de Rouen – maîtrise de « conception et mise en œuvre de projets culturels » –, se retrouve en photo dans Ouest-France à la rubrique justice. Un visage et un nom sur ce qui est devenu un phénomène de société : le téléchargement illégal de musique. En France, ils seraient sept millions à enfreindre la loi en téléchargeant des chansons. Autant dire n’importe qui : votre collègue, votre voisin, votre enfant, ou votre grand-mère. Aujourd’hui, une cinquantaine d’internautes sont poursuivis pour téléchargement et mise à disposition illégale de musique. Ils encourent une peine maximale de 300 000 euros et trois ans de prison.
Anne-Sophie se dit passionnée « par la culture en général, et en particulier les nouveaux talents musicaux, chanson française comme Bénabar, mais aussi rock anglo-saxon ». Allure tranquille de jeune adulte pas pressée d’en finir avec l’adolescence, vocabulaire soigné, parole mesurée : on pourrait jurer qu’elle était première de sa classe (et d’ailleurs, elle l’était). On pourrait même parier qu’elle est abonnée à Télérama (et, d’ailleurs, elle l’est). Anne-Sophie, qui a grandi dans un milieu sans histoire, entre ses bouquins de classe, ses leçons de piano et les disques de Pink Floyd empruntés aux parents, ne comprend pas trop ce qui lui arrive. Elle explique qu’elle est passée « complètement à côté des campagnes de sensibilisation des derniers mois », qu’elle sentait bien que ses petites pêches miraculeuses avaient quelque chose d’illégal, mais sans vraiment savoir qu’elle avait franchi la ligne jaune. « En fait, je plaide une forme d’ignorance. Je reconnais qu’il y avait faute, mais je suis dégoûtée par le côté "loterie" du truc. C’est tombé sur moi, et comme les majors disent vouloir frapper les esprits, j’ai un peu peur de payer pour l’exemple. »
En racontant son histoire, la jeune femme revient constamment sur les quelques mots-clés autour desquels s’enroule son discours, entre confession décomplexée et plaidoyer fervent. « Je suis avant tout une fan de musique et je n’ai pas le sentiment d’avoir volé l’industrie du disque. Moi, je téléchargeais pour me faire une opinion, pour tester des chansons et ensuite acheter en CD. Télécharger n’a jamais été une fin en soi. Quand j’achète un album, je vais aussi voir le concert de l’artiste. Quand j’aime, je ne compte pas ! »
Anne-Sophie sait parfaitement que la musique est aussi une industrie et que quelqu’un, d’une façon ou d’une autre, doit la financer. « C’est vrai, mais si les majors sont en crise, ce n’est pas seulement à cause du piratage. C’est peut-être aussi parce qu’ils ont fait marcher le tiroir-caisse sans penser à l’avenir. »
En attendant des nouvelles du juge, elle se rassure comme elle peut. Passe des heures à surfer – sur l’ordinateur d’un copain – pour se documenter. Deux mois après le début de ses ennuis judiciaires, elle connaît sur le bout des doigts les positions de l’Adami et des associations de consommateurs et enrage de ne pouvoir entrer en contact avec d’autres internautes dans le collimateur de la justice. « La seule chose qu’on arrive à savoir, c’est leur ville et leur profession. Je sais qu’il y a un cuisinier, une infirmière, mais aussi un chef d’entreprise : ça permet de voir que tout le monde est concerné. On sait aussi qu’il y a une chômeuse, une seule, et là, ne cherchez plus, c’est moi ! »
Elle trouve les CD trop chers, dit que « le disque est un objet de luxe », même si elle n’a jamais regretté de se priver de sorties au restaurant pour assouvir sa passion. « L’autre jour, avec mon mari, on se baladait à la Fnac et on avait envie de tout acheter. Il a fallu se contenter de trois disques, mais, avec ce qu’on gagne, c’est déjà beaucoup. » Elle a même fait un calcul précis : un CD, c’est 2 % du pouvoir d’achat d’un smicard. « Alors il ne faut pas s’étonner que le piratage marche si bien... » N’empêche : Anne-Sophie assure qu’elle serait prête à payer 10 euros par mois pour télécharger légalement, « avec accès à tous les artistes, et pas seulement ceux de telle ou telle major, comme c’est le cas sur les sites payants, de toute façon trop chers pour moi ». La jeune fan ajoute que ça ne l’empêcherait pas d’acheter des CD, « parce que j’adore l’objet, la pochette, le livret, surtout quand c’est soigné et pas un truc standard ».
Depuis son audition, le 21 septembre, Anne-Sophie cherche « la bonne attitude », entre colère et incompréhension. Il y a trois semaines, elle a décidé d’écrire à la SCPP, avec copie à quelques journaux, dont Télérama. Un témoignage à visage découvert. « On veut faire de moi un exemple ? Alors je vais raconter mon histoire exemplaire ! Celle d’une fan de base ! » En pasionaria de la cause internaute, elle se dit prête à aller plus loin. « Les patrons de majors, je veux bien débattre avec eux. Si ça les aide à mieux comprendre à quoi ressemble le public qui achète les disques…» Et toujours cette question qui l’obsède : pourquoi moi ? « C’est dingue ! Je ne vais quand même pas me traîner un casier judiciaire pour ça... » Autour d’elle, famille et copains font corps. « La seule réaction négative, c’est celle d’un copain, spécialiste d’Internet, qui m’a dit que j’étais vraiment conne de m’être fait pincer comme ça. Il m’a traitée d’amateur, et il a raison, car je revendique le mot ! » D’autant plus rageant que les « pros » du téléchargement passent entre les mailles du filet. « C’est une fan qui se fait pincer, pas quelqu’un qui copie et revend », s’agace-t-elle. Et de glisser habilement une idée pleine de bon sens : « On devrait prévenir ceux qui enfreignent la loi en leur envoyant un e-mail de mise en garde. Ou en leur coupant l’accès à Internet. Ce serait plus approprié qu’une mise en examen, non ? »
Emmanuel Tellier |
source : Télérama n° 2858 - 18 octobre 2004
à lire également sur le site de télérama:
- lettre ouverte d'Anne Sophie à la SCCP
- association des audionautes
Chacun a son opinion sur le piratage et sur la répression -ou la menace de répression- qui s'installe, mais voici un parallèle imagé (issu d'un post d'un internaute sur le forum de télérama dédié à ce sujet) :
« Si dans votre penderie on trouvait 1/4 de vêtements volés, vous vous défendriez en invoquant que les 3/4 restant ont été achetés ??? Sérieusement ! »
bonne lecture
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