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[CDC] Randonnée sur la côte oubliée (Nouvelle-Calédonie)
Avec un pôte nous sommes partis quelques jours (on en avait prévu cinq) sur la côte oubliée: soixante dix kilomètres de Nouvelle-Calédonie sauvage, sans habitation, sans tribu, sans moyens de communications (à une exception prêt, vous lirez plus tard).
Ce petit trip m'a tellement plu que j'ai décidé de vous en faire partager le récit.
Les photos ici !!!
Jour 1 - Aux sources de l'oubli
L'exercice qui suit est délicat. Il consiste à vous raconter le plus fidélement possible la merveilleuse randonnée sur la côte oubliée. Aujourd'hui je me sens l'aise de vous conter le premier jour.
Après une nuit courte, et, pour Olivier anisée, après un réveil à l'aube raté, après deux heures de route jusqu'à la tribu de St Jean-Baptiste nous y voila, avec nos sacs monstrueux fixés sur le dos, aux sources de l'oubli.
A peine avons-nous quitté Juliette et Aytaç que nous devons progresser (nus) pieds dans l'eau jusqu'à un bras de la Xwê Bwi. La profondeur nous contraint à gonfler notre modeste radeau et à nager comme des dératés (la peur du bouledogue règne) en tirant nos sacs, malgré le courant.
Malheureusement la bobine de notre cordelette de cent mètres a cédé et un noeud géant s'est formé dans la corde. Nous passons quelques minutes à essayer de le défaire avant qu'enfin, tel Alexandre face au nœud gordien, Olivier ne sorte son couteau (qui ne quittera plus ce lieu) et tranche le nœud. Nous avons maintenant deux cordes, dont une toujours nouée. Nous continuons notre périple et après de longues minutes de marche sur une plage blanche nous arrivons au bout de l’île Muru qui bouche l’immense estuaire. Sans difficulté nous finissons notre traversée à pied. Il s’ensuit alors une agréable « promenade » jusqu’à petit Borindi où, face à un sanctuaire hommage à la Vierge nous bivouaquons en nous excitant avec notre fabuleux sabre déformable "Magenta discount" sur une noix de coco.
Nous reprenons notre route, en évitant les mangroves, qui débordent sur le platier, par de charmants sentiers fleuris jusqu’à la tribu de Ngoi. Là, nous croisons un vieux kanak et son fils. Le vieux m’explique comment traverser la Ngoi pendant que le fils dit à Olivier que chez eux il ne pleut pas que trois jours par mois. Nous finirons par saisir la portée de ces deux messages, incompris a priori. Suivi par un petit chien sans allure, nous arrivons à la rivière. Jusqu'ici nous construisons joyeusement notre aventure qui nous semble trop aisée. En suivant les indications du vieux, qui prennent alors leur sens, nous parvenons à franchir le premier bras de la rivière. Toujours à pied nous arrivons sur l’autre bras de la rivière qui ne nous mène nulle part. De l’eau jusqu’à la taille, des sangsues sur les jambes, nous suivons la rive, y montons pour arriver sur un dernier bras que nous essayons à nouveau de franchir, à pied. Partout la profondeur est trop importante pour préserver nos sacs. Nous remontons légèrement le cour d’eau jusqu’à une conduite d’eau potable à moitié flottante. A ce moment deux solutions s’offrent à nous. Soit nous regonflons le canot, solution sage et longue, soit nous la tentons « warrior », le sac à bout de bras, jusqu’à l’autre rive.
Fatigué, je m’élance le premier, en « warrior ». Rapidement j’ai de l’eau jusqu’à la bouche, puis jusqu’au sommet du crâne. L’apnée sera longue ? Non, car un rocher nous permet de nous remonter de quelques centimètres pour finalement atteindre la rive. J’entends Olivier qui rit de n’avoir plus vu que mon sac à la surface de l’eau. Le sac jeté sur la rive je nage à sa rencontre pour le décharger de son bâton de randonneur et de sa sacoche. Il s’élance à son tour, en prenant un chemin qui lui permet de mieux respirer mais, malgré cela, il doit finir en apnée. Au moment de chercher son souffle, notre quadrupède poilu choisi de se coller à lui pour se décharger de la nage. Olivier boit alors la tasse et voit rouge contre le canin. Une fois sur la rive le chien sera nommé Ptitenculé et il l’a bien mérité ! Nous avons trouvé notre tête de turc.
Après une inspection mutuelle antisangsue nous suivons la canalisation, passons un abri alors que le ciel menace, franchissons une étrange rivière asséchée parsemée de joncs et de niaoulis pour faire demi-tour et regagner la côte, que nous savons proche. Pour cela nous choisissons de franchir une forêt de fougères basses et de niaoulis. La pluie commence à tomber, nous luttons contre les fougères en y meurtrissant nos jambes. La progression est douloureuse. Pourquoi n’avons-nous pas choisi de dormir à l’abri ? Je plaide coupable.
Sous une pluie battante nous arrivons sous un grand tamanou, à quelques mètres de la plage. Olivier tire la bâche, installe un astucieux système de pied pour la stabiliser et pose les hamacs entre les deux mêmes arbres, trop proches. Nous essayons tant bien que mal à nous installer dans nos hamacs, en V, et rions aux éclats de notre inconfort, de la pluie qui ruisselle jusqu’à nous, de notre promiscuité. La nuit est longue et au rythme des rincées nous ne dormons pas.
Jour 2 - La bienveillance de Kouakoué
Après la nuit chaotique des hamacs et du tamanou le levé est difficile, nos affaires sont trempées, nous suintons l’humidité. Nous marchons longuement sur la plage et des platiers le long des falaises, que nous passons marée montante. La progression est très lente. Et difficile. Parfois, sur le platier, des murènes s’échappent devant nous et souvent, bien trop souvent, de grands tamanous se couchent lascivement sur la plage, nous contraignant à de trop longs détours par le platier. Le manque de sommeil se fait ressentir. Il ne reste que trois jours de marche, pacotille ! Au loin, à peine visible, une presqu’île joliment coiffée de pins colonnaires. Olivier me dit que ce soir nous dormirons là-bas, cela me semble inconcevable.
De nombreux rochers noirs et glissants nous amènent à une longue plage de chrome moulu jusqu’à l’estuaire de la Ni, où, en attendant la marée basse nous gonflons le canot et bivouaquons. Une légende raconte que cette rivière a longtemps été une barrière naturelle entre les tribus du nord et du sud du fait d’un monstrueux requin qui en empêchait le franchissement. A marée basse nous passons aisément le premier bras à pied. Le deuxième, large de quelques dizaines de mètres est autrement plus profond. Sans réfléchir outre mesure nous décidons de le franchir à la nage, avec Ptitenculé comme appât protecteur, en tirant le canot chargé des sacs. Finalement, après une traversée hâtée, nous parvenons à l’autre rive où nous dégonflons le canot en discutant squales. C’est à ce moment là que je vois une forme sombre et un peu arrondie au milieu de l’estuaire. Une tortue, un requin ?
Nous continuons notre marche éprouvante, sautant de rochers en rochers, smurfant sur les roches glissantes où sous nos pieds des dizaines et des dizaines de crabes s’échappent dans la mer, jusqu’à notre récompense, la magnifique presqu’île Porc-épic superbement habillée de cocotiers et de sable blanc. Nous la traversons à l’isthme, où une armée de fourmis électriques pénètrent joyeusement dans mes chaussures, et cherchons la tombe d’un hybridais qui aurait habité là. Un cours d’eau doit nous aider à bivouaquer. Nous ne trouvons ni l’un, ni l’autre et fatigués décidons de bivouaquer, seuls au monde, sur une bien belle plage de sable sombre, à la belle étoile. Il est à peine dix-huit heures, nous mangeons nos immenses plats de pâtes (que nous partageons un peu avec Ptitenculé qui montre ses premiers signes de faiblesse), buvons de l’eau de noix de coco, notre ration d’eau touchant à sa fin, et, sous le regard bienveillant de la lune que reflète la baie de Kouakoué dormons rapidement. Cette journée, en particulier sa fin, fut très difficile, nous avons eu l’impression d’y traîner nos carcasses.
Jour 3 - L'homme de Ouiné
La nuit fut longue et parfaitement régénératrice. A quatre heures du matin le réveil sonne. Il est interdit de traîner. Nous devons passer le cap Wé Kapwa avant six heures pour avoir une marée raisonnablement basse. Requinqués nous marchons allégrement croisant toujours crabes, murènes, parfois un petit tricot, là d’énormes bernard-l’ermite se délectant d’une noix de coco, ici un petit aileron de pointe noire. Finalement nous arrivons au fameux cap, point dangereux impossible à passer à marée haute. Prudemment nous traçons notre route sur les roches presqu’immergées recouvertes d’une mousse glissante et casse-gueule puis continuons notre périple. Soulagés d’avoir passé la dernière difficulté véritablement liée à la marée nous marchons gaiement jusqu’à la Märäka, joli petit cours d’eau, large d’à peine quinze mètres, qui invite à la traversée pédestre. Sans soucis je m’avance dans l’eau quand, à mi-distance, je vois à travers le liquide cristallin un petit requin qui me fonce dessus. Surpris j’hurle « requin ! requin ! requin ! » et recule dans un souffle jusqu’à la rive. Nous reprenons nos esprits. Le requin était bien petit et cette rivière ne paye définitivement pas de mine. Nous sortons le sabre « Magenta Discount » et, de front, traversons la rivière, armes à la main (Olivier a son bâton de randonneur), prêt à piquer le squale s’il devient menaçant. Finalement rien ne se passe, nous repartons, sans tarder.
Notre stock d’eau est réduit à un demi-litre, l’espoir est maintenant de croiser une source d’eau non saumâtre avant d’attaquer le col du Téléphone en plein soleil. La progression sur la côte est pénible et nous pensons reconnaître un éboulis et des creeks qui, selon le guide Nouvelle-Calédonie Sauvage, constitue un raccourci pour regagner la piste du col. Deux alternatives s’offrent à nous : continuer sur la côte et espérer trouver de l’eau potable pour regagner ensuite la piste, c’est à dire faire des kilomètres et des kilomètres encore, ou prendre le raccourci, attaquer le col quasiment sans eau en espérant que le filet d’eau promis au sommet ait survécu à l’été, c’est à dire risquer la déshydratation. Fatigués par la côte et l’air salin qui hérite et frotte, nous choisissons de monter par un creek.
Le début de l’ascension, bien que délicat a le mérite d’être à l’ombre. Nous débouchons enfin sur un éboulis de gros blocs qui semble à son sommet se terminer sur la piste. L’escalade de ces blocs en plein soleil est un véritable calvaire, le dénivelé proposé est à peu près de trois cents mètres, l’acide lactique n’a pas fini d’occuper nos cuisses. Derrière nous Ptitenculé couine souvent, les blocs à escalader sont bien trop imposants pour son petit gabarit. Nous l’attendons et l’aidons une fois, deux fois, puis trop fatigués, déshydratés (il ne reste alors qu’un fond de bouteille) nous continuons notre ascension. Soit Ptitenculé parvient à trouver une solution, soit il crèvera au milieu de nulle part. Enfin, nous arrivons à la piste, Ptitenculé toujours dans nos pieds. Maintenant la progression sera moins chaotique. Nous prenons une mini gorgée de récompense et commençons à nous avancer sur la piste. A peine cinquante mètres ont été parcourus qu’un nouvel obstacle nous barre le passage : un glissement de terrain a emporté la piste, nous n’avons d’autre solution que d’escalader encore. Au bord du glissement un éboulis collatéral s’est formé mais les blocs reposent sur une terre meuble et humide qui ne leur confère aucune stabilité. Prudemment, malgré nos sacs, nous regagnons la piste quelques dizaines de mètres au dessus. Là, les paysages se dévoilent tandis qu’un vent frais et salvateur nous ôte passagèrement l’envie de boire. Nous marchons à vive allure, pressés d’arriver au col.
Courbe, contre-courbe, la piste me paraît interminable. Au loin à travers l’incroyable pureté de l’eau nous distinguons le platier sur lequel des vagues doucement s’échouent. Nous quittons finalement le découpage sauvage de la baie du petit Kouakoué pour, au col, voir s’étendre sous nos pieds le village minier de Ouiné et sa piste d’aérodrome. Nous buvons nos dernières gouttes. D’après le guide, un filet d’eau s’offrira à nous à quelques centaines de mètres. Attentifs au moindre bruit d’eau nous commençons la descente. Les courbes se succèdent, nous voyons de nombreux creeks asséchés. L’espoir est perdu de boire avant l’aérodrome, quelques kilomètres plus loin. Je commence à avoir de drôle de pensées. Pourquoi ne pas égorger Ptitenculé et s’abreuver de son sang ? A bout de soif je commence à boire le jus de citron artificiel que nous avions amené en cas de plaie corallienne quand soudain le gazouillement timide d’une source d’eau m’illumine. Je jette mon sac et plonge ma tête dans un léger trou d’eau. Olivier et Ptitenculé ne sont pas mécontents non plus. L’eau est incroyablement fraîche et pure. Je ne pensais pas qu’une eau sans pastis puisse être aussi délicieuse. Regonflés nous descendons la piste jusqu’à un torrent qui lèche les pieds de la piste d’aviation. Nous la longeons. Olivier en profite pour en faire l’inspection (état pitoyable). Nous passons les hangars (on y trouve soit un bel avion tout neuf, soit de vieux dumpers et des deuches) et remontons le bras de la Ouiné par une piste jusqu’au village. La remontée du bras est sans fin, nous passons un pont dimensionné à hauteur de la taille des vieux dumpers que nous avons vu puis montons une dernière petite côte dont la descente nous mène à l’héliport, à l’entrée du village. Ce dernier, caché sous les arbres, jonchés d’adorables maisons posées sur de beaux jardins herbés, semble mort. Seuls quelques draps le long d’un fil nous ramènent à une présence humaine. Nous n’avons en tête qu’un seul objectif : trouver l’épicerie pour acheter de la bière fraîche.
Nous installons nos sacs devant l’épicerie et nous reposons quelques minutes quand un pick-up vient se garer devant la maison aux draps pendus. L’homme, habillé clair, démarche de cow-boy, descend de son véhicule. Je m’approche pour le saluer courtoisement malgré le délabrement de ma présentation lorsque je me fais héler : « Il est à vous le chien ? Faut qu’il fasse gaffe à mes canards ! On en veut pas des chiens ici ! ». Le retour à l’humanité est brutal. Je lui tends toutefois la main, lui explique que le chien n’est pas à nous qu’il nous suit depuis la tribu de Ngoi mais que c’est une gentille bête qui sûrement ne fera pas de mal à ses sacrosaints canards. L’homme, à l’accent caldoche bien marqué, les traits aussi bourrus que les manières, nous demande si nous avons quelques besoins. Un seul mot nous vient à l’esprit : bière ! Nous achetons donc à l’épicerie (climatisée) quatre Number One merveilleusement fraîches, du chorizo (695 F !) et du lait concentré, puis nous nous installons à l’abri près de l’épicerie, devant la salle des fêtes équipée d’un vieux billard, d’un bar, et d’un baby-foot.
Le ciel sombre s’est déchiré et la pluie tombe soudainement. Nous en avons cure, abrités, nos Number One à la main, le bonheur n’est pas loin. Nous partageons notre chorizo avec Ptitenculé et commençons à faire cuire notre traditionnel plat de nouilles chinoises du midi lorsque M. Bourru arrive à toute pompe dans son pick-up et nous crie qu’il ne s’agit pas là d’un lieu de camping mais du porche d’une salle de fête. Alors que la pluie redouble nous montons, avec le chien, dans son véhicule. Nous lui demandons s’il est possible de téléphoner, ça coûtera cher, par satellite, mais nous avions promis de donner signe de vie si cela est possible. Olivier est déposé devant un dortoir pour mineurs et je pars avec notre hôte jusqu’à l’héliport. Là, une flotte d’hélicoptères neufs et brillants occupe un hangar et dans un bureau adjacent un néo-zélandais, à peu près quadragénaire, écrit un mail sûrement au bout de l’ennui. Il sort discuter de son climatiseur défectueux pendant que j’appelle Juliette qui est chargée de transmettre que nous allons bien. Rapidement je termine, je sors et un autre néo-zélandais, plus vieux, s’étonne de ma présence. Finalement M. Bourru me ramène au dortoir et me demande de bien vouloir faire attention que le chien nous suive, parce que lui les chiens errants, il les bute. Charmant. Bon à marié, Olivier a préparé le repas. Nous avions prévu de faire la sieste et de repartir mais la présence de douches change nos plans. Une fois propres nous repartons donc pour avancer l’itinéraire normalement prévu le quatrième jour.
Nous suivons un dernier bout de piste puis nous longeons à nouveau la côte où de gros blocs noirs et des arbres tous plus incongrus les uns que les autres nous obligent à de pénibles acrobaties. Finalement, après presque deux heures de marches, nous nous arrêtons à la Plage Noire, à peine avancés de quatre kilomètres dans le quatrième jour. En préparation du lendemain, où une grande traversée de rivière nous attend, nous finissons patiemment de défaire le nœud de notre cordelette. Enfin, nous dînons au bord d’un petit cours d’eau et attendons patiemment de sombrer dans les bras de Morphée. La lune éclaire la baie de Ouiné de mille feux tandis que d’inquiétants nuages sombres glissent sur nos têtes.
Jour 4 - La rivière aux requins
Ma nuit fut difficile. Malgré la couverture de survie l’humidité du cours d’eau m’a glacé. L’appréhension de la traversée de la Purunia, appelée aussi rivière des requins, a participé à mon insomnie. Lorsque le réveil sonne cela fait deux heures que je cogite.
A peine parti Ptitenculé commence à geindre, le passage des rochers le fait affreusement souffrir à une patte que déjà depuis plus d’un jour il peine à poser. La marée est vraiment basse et notre avancée facilitée. Nous marchons sur le platier à peine recouvert d’eau en coupant les baies et contournant les caps. Après trois heures de marche nous arrivons au Cap Tonnerre qui est en fait une grande presqu’île. Nous la coupons par un chemin qui nous mène en hauteur où la vue sur la dernière partie de notre aventure se dégage. Pas si loin nous voyons l’embouchure de la Purunia. Elle nous paraît immense, le doute me gagne. Toujours en sautant de rochers en rochers nous arrivons devant la maison de l’ermite de la Purunia. J’ai le secret espoir qu’il ait un bateau qui nous permette de traverser aisément. Malheureusement sa maison est vide, reste donc à suivre la plage et à chercher l’endroit le plus étroit de l’embouchure.
Nous y sommes. Là bas, à quelques centaines de mètres, un bout de plage s’avance dans l’embouchure. Pour y parvenir il faut longer une côte de rochers instables recouverts d’arbres qui nous poussent à l’eau. Longer cette côte est un supplice mais nous arrivons à notre bout de plage. Là, nous essayons d’évaluer la largeur de la rivière. Elle me paraît raisonnable, Olivier pense qu’il y a plus de cent mètres. Alors que nous finissons de gonfler le canot je vois un petit aileron. Un petit requin, pas de quoi se fouetter le moral. Je m’installe dans le canot, déjà chargé de mon sac, prêt à pagayer avec la naissance d’une branche de cocotier, tandis qu’Olivier, sur la rive, tient la corde. Je commence à ramer, jamais droit, en dérivant à cause du courant et de la marée, lorsque j’entends Olivier qui hurle « un requin droit devant toi ! Il fonce sur toi ! Il fonce sur toi ! ». Finalement le squale a fait demi-tour. J’essaye encore un peu de pagayer mais je tourne sur moi-même. Olivier me tire au bord. Là nous regardons le requin qui continue de tourner devant nous, comme pour marquer son territoire. La bête est plutôt pas mal, au moins aussi grande que notre canot. Je me fais du souci. Ptitenculé ne survivra pas à cette traversée, pas avec une bête comme cela dans les parages. On en rit !
Un peu abattu j’accompagne depuis la rive, la corde à la main, Olivier qui essaye à son tour de traverser avec son sac : il dérive. Le sac est trop lourd. Olivier repart seul, sans son sac, une bobine dans le canot. Si la demi cordelette est assez longue on pourra faire un système de va et vient pour amener les bagages, chacun sur notre rive. Un soupçon d’espoir revient quand Olivier s’avance sans dériver au milieu de la rivière aux requins. Seulement, ma bobine est vide. Je ramène Olivier sur la rive. Le désespoir me gagne. Il est impensable de faire demi-tour. Je ne vois qu’une solution : traverser à la nage. Olivier, au contraire, essaie de trouver une solution intelligente. Attendre la marée basse pour moins dériver ? Je me faisais une joie d’être à Nouméa ce soir pour l’anniversaire de la petite. Raccorder les deux bobines, accrocher un bout à un arbre sur l’autre rive pendant qu’un de nous tient l’autre bout sur la rive ? Ainsi une ligne de vie permettra de faire plusieurs allers-retours rapidement sans dériver.
L’idée est bonne, nous raccordons les deux cordes, Olivier resaute dans le canot et une fois encore traverse la rivière. Il est presque à la rive mais je n’ai plus de corde, je m’avance dans l’eau jusqu’à la taille, un peu soucieux du goût que peut porter notre ami squale à mes chaussettes noires. Il manque cinq mètres !!! Cinq malheureux mètres. Je retire Olivier jusqu’à la rive. Attendre la marée ? Est-ce donc la seule solution ? Non ! Nous avions coupés moult morceaux pour tendre la bâche et les hamacs, il suffit de les ajouter. Rapidement nous nouons tous les agrégats qui nous retrouvons. Olivier repart…il arrive jusqu’à l’autre rive, détache le canot et attache la corde à une branche !!! On y est, on y est ! Ca fonctionne ! En s’aidant du câble Olivier revient mais patatras ! Au tiers de la rivière la corde coule et semble être prise dans une branche émergée. Chacun de notre côté, Olivier sur le canot, qui se dégonfle peu à peu, le pied entre la corde et le néoprène du radeau pour limiter les frottements, moi au bord de la rive, de l’eau jusqu’aux genoux, le bâton de randonneur à portée de mains pour piquer un éventuel requin curieux, nous tirons de toutes nos forces. Nous sommes trop prêts du but pour échouer. D’un coup je recule de quelques mètres ! La corde est débloquée et sort de l’eau ! Olivier fait glisser ses mains de part et d’autre de la ligne de vie et très vite me rejoint sur le bord. Là, il regonfle le canot, le charge d’un sac, récupère la corde tandis que je monte dans l’embarcation pour gagner l’autre rive. La ligne de vie est décidément bien pratique, la traversée est rapide et semble sécurisée. Je dépose le sac sur la rive et resaute dans le canot jusqu’à Olivier qui me dit « tu reviendras pour le Ptitenculé ». Le grand cynique qui riait de voir le chien se faire croquer est pris d’attachement pour la petite boule de poil…et moi je dois faire un aller-retour en plus ! Finalement je reviens pour Ptitenculé, regonfle le canot, prend le quadrupède, exténué, il ne bronche pas, le place entre mes cuisses et part pour un dernier voyage sur la Purunia. Une fois sur l’autre rive je mets le chien à l’eau. L’abruti part en nageant vers Olivier alors qu’il est à trois mètres du rivage !!! Je le prends et le lance sur le bord d’où il ne bouge plus, essaye sans succès de défaire le nœud de la branche, que je finis pas couper, attache la corde au canot qu’Olivier tire. Il fera la dernière traversée sans sécurité sur le canot, juste armé de sa pagaie naturelle et de son vouloir-vivre. Enfin il arrive, je suis heureux ! Le canot dégonflé, nous repartons. Il reste dix kilomètres, un peu plus de trois heures de marche. Vent de face, sautant toujours de rochers en rochers, ou luttant contre l’enfoncement dans le sable, nous avançons péniblement. Ptitenculé est toujours là, pourtant à l’entendre geindre dès les premiers mètres ce matin nous ne pensions pas qu’il arriverait au bout de l’aventure. Nous passons une jolie cascade qui baigne dans un charmant trou d’eau, un rocher tabou coiffé d’un nid de balbuzard, quelques baraques de pêcheurs et enfin, enfin !, nous passons la toute dernière rivière, qui ressemble à un ruisseau.
Soulagés, nous savons qu’il ne nous reste plus qu’à regagner la piste et à trouver une cabine téléphonique. Nous remontons par le jardin d’une case où nous voyons une voiture, puis suivons la piste. Nous n’en pouvons plus, ces derniers kilomètres, les premiers en claquettes depuis longtemps, sont terribles. Nous croisons un enfant à vélo et deux voitures sorties de la poussière que nous arrêtons. Verdict : la tribu est dans au moins huit kilomètres ! Nous n’avons pas le choix, il faut s’avancer, nos corps pèsent trois tonnes et tous, même Ptitenculé, rêvons qu’une voiture vienne dans notre direction et nous emmène à la cabine téléphonique d’où nous ne bougerons plus. Malheureusement c’est bien peu probable alors nous nous traînons, à contrecoeur quand soudain une camionnette déboule derrière nous. L’occasion ne sera pas laissée, nous faisons signe au véhicule d’arrêter, ce qu’il fait même s’il est déjà bien plein de maçons qui finissent leur journée. Nous montons dans la benne, laissant le Ptitenculé avachi dans le ruisseau. Finalement un des ouvriers le prendra et le jettera avec nous dans la benne. Le véhicule brise l’air allégrement, nous avançons sans effort, quelle magie ! A la tribu nous laissons quelques ouvriers, le conducteur nous laissera autrement plus loin, à la première cabine téléphonique qui fonctionne. Enfin nous y voilà à la fin du parcours. Nous prévenons Juliette et Aytaç, qui viendront nous chercher, bivouaquons sous un abri et dégustons nos derniers plats de nouilles, prenons une douche à un tuyau qui coule sans interruption, puis, lentement refaisons nos sacs dont nous avions essayé de sécher le contenu. Enfin, avec Ptitenculé, toujours fidèle au poste, nous nous posons à l’arrêt de bus où deux jeunes de la tribu viennent discuter un peu. Nous leur racontons notre périple et surtout l’histoire de Ptitenculé. Un des deux gamins décide de l’adopter et de l’appeler Thio, puisque c’est de là qu’il vient. L’histoire du chien finit joliment. A ce moment, Juliette et Aytaç arrivent, nous montons dans la voiture, caressons une dernière fois le Ptitenculé et partons. Le chien, trop fatigué, ne réagira pas.
Fin de l’aventure.
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My trumpet is rich.
Edité par Servef le 26-12-2005 à 19:54
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