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[DEBAT] Bayrou n'est pas Casimir
Un article du monde cosigné par Clémentine Autain et Anne Le Strat. Je n'adhère pas aux conclusions mais il me semble intéressant de remettre ce bon Bayrou dans la lumière, et de s'apercevoir qu'il est loin d'être aussi gauchiste que certains électeurs du PS veulent bien le croire.
Citation: Les déçus de la gauche ne manquent pas. Il ne faudrait pas qu’ils manquent bêtement à la gauche… Ne trouvant pas leur compte avec Ségolène Royal ou avec les autres candidatures clairement positionnées à gauche, certains d’entre eux semblent prêts à toutes les infidélités. S’il en est une qu’il faut ramener à ce qu’elle est - un vote de droite -, c’est bien la tentation du vote Bayrou. Or le leader centriste, qui fait un tabac dans les sondages, rogne sans vergogne sur les suffrages de la gauche. « L’effet Bayrou » marche notamment chez les trentenaires, qui trouvent peut-être là l’expression d’une revanche sur la génération ‘68. Dans le livre le plus jouissif écrit sur notre génération, Souffrances du jeune trentenaire, Mara Goyet décrit la scène où son jeune personnage vote François Bayrou : « Jamais il n’avait eu idée plus folle, plus osée, plus inavouable. Plutôt que de votre blanc, voter mou. Franchir la ligne blanche, voter à droite, rien qu’un petit peu mais quand même… Ce fut une expérience incroyable, un cocktail de sensation, un vrai trip de l’underground civique. Il avait l’impression d’avoir fumé du colza à l’état pur ». François Bayrou, un vote subversif ?
A nos camarades de génération et aux autres, nous voulons dire « halte à la supercherie ! ». Même si son parti a choisi le orange comme couleur de campagne, Bayrou n’est pas Casimir, l’UDF n’est pas l’île aux enfants et la présidentielle n’a rien à voir avec le monde sucré de « croques-vacances ». Le vote Bayrou n’est pas un vote sans saveur ni sans conséquence. La posture du candidat, pétri de bons sentiments, gentil et généreux mais ferme quand il le faut (cf. la gifle qui a fait sa « gloire » en 2002, faisant de lui un digne précurseur de l’ordre juste), en phase avec la colère du peuple contre les élites, c’est pour la télé mais pas dans l’hémicycle.
La carrière politique du candidat UDF est déjà longue et ne se limite pas au complexe d’Astérix qu’il joue avec un certain succès depuis la mise sur rails de l’UMP. On fait toujours grand cas des déclarations d’indépendance et des critiques assassines que Bayrou lance à la face de l’UMP et de son candidat officiel. Il est, plus discrètement, un député discipliné : depuis 1986, il a voté de façon quasi-systématique avec la droite – alors RPR – et a participé à des gouvernements de droite libérale, dont celui d’Edouard Balladur qui le fit ministre, et dont il fut l’un des tout premiers à réclamer la candidature à la présidentielle en 1995. Ne nous dîtes pas que des militants anti-CIP pourraient trouver aujourd’hui refuge chez Bayrou ? Autre épisode intéressant, quand il fut ministre de l’Education Nationale, Bayrou réussit à mettre un million de manifestants dans la rue - un record - en remettant en cause la loi Falloux, qui devait permettre aux collectivités territoriales de financer sans aucune limite les dépenses des établissements privés du secondaire, et ce sans aucune contrepartie ou garantie pour l’enseignement public. Ne nous dîtes pas que Bayrou fait aujourd’hui un tabac chez les profs ? Quant à ses déclarations justes mais opportunistes sur la collusion des médias avec les deux candidats promis au deuxième tour, elle relève de la pure posture stratégique. Lorsque Bayrou, aux côtés de Nicolas Sarkozy, soutenait Balladur, il ne s’offusquait pas de voir TF1 ou Le Monde rouler pour son poulain.
Se prononcer pour une loi contre la concentration dans les médias ou, à la dernière minute, pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, ça fait un peu court pour appâter l’électeur de gauche conséquent. Les principales propositions du candidat ne traduisent pas un rapprochement avec les valeurs de la gauche : nouveaux allègements de charges pour les entreprises (la pente naturelle du libéralisme économique), mise en place d’un “service garanti” dans les transports publics (dit autrement, c’est la remise en cause du droit de grève), mise sous tutelle des allocation familiales (ce qui revient à pénaliser un peu plus les familles des classes populaires), création de nouvelles structures fermées pour les jeunes en difficulté (comme ça fleure bon le parfum sécuritaire !), abolition des régimes spéciaux de retraite (traduction : alignement par le bas des droits sociaux), libéralisation des heures supplémentaires (adieu les 35h et le code du travail ?), etc.… François Bayrou se déclare en outre opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et est en parfait accord avec la politique d’immigration menée par Nicolas Sarkozy. Si le candidat Bayrou a récemment dénoncé la manque de “bienveillance” de l’Etat à l’égard des banlieues, il ne faut pas oublier que le député Bayrou a voté, fin 2005, la prolongation de l’état d’urgence. Bref ! Une bonne dose d’économie libérale et une poignée de contrôle social, c’est l’UMP à visage humain. Quant au partage des richesses et aux nouvelles libertés publiques attendus par le peuple de gauche, il faudra repasser. Le pseudo mystère qu’il entretient sur le choix de ses alliances au second tour ne saurait masquer ses fondamentaux conservateurs, ni faire oublier les accords aux législatives en cours de négociation avec… l’UMP.
Alors, bien sûr, demeure la tentation du centre, ce grand fantasme des politologues français : existerait-il une terre bénie, un espace politique vierge et vertueux, composé d’hommes et de femmes raisonnables, libres de toute attache partisane, et dont la liberté absolue de parole irait de pair avec un attachement aveugle et exclusif à l’intérêt général, des politiques aux mains propres et aux idées larges ? Toutes les familles politiques se rattachent à l’un ou l’autre bord, ainsi va la vie démocratique qui a besoin de cette confrontation idéologique. Le centre, depuis quarante ans, a toujours gouverné avec la droite. Et ça continue aujourd’hui au sein même du gouvernement.
Finalement, le brouillage des identités droite/gauche mène à une compétition des personnalités, dans laquelle Bayrou espère sortir vainqueur. La politique mérite mieux que ça. Et la gauche n’a rien à y gagner : au lieu de laver à la machine le clivage droite-gauche, en espérant grappiller sur l’électorat du centre-droit, elle ferait mieux de défendre un projet de transformation sociale qui s’oppose, point par point, à la cohérence libérale-autoritaire de Sarkozy. Qu’une hésitation entre Bayrou et Royal soit aujourd’hui possible traduit le déplacement du PS vers la droite - c’en est même l’un des tristes symptômes. Nous pouvons concevoir que certains de nos camarades de génération et d’autres, désireux de casser par leur vote une routine mortifère entre une droite de régression et une gauche de renoncement, puisse croire une seconde que le vote Bayrou permette de s’évader. Nous voulons leur rappeler que, pour l’évasion, d’autres candidatures à gauche – antilibérales, écolos… - sont possibles (et souhaitables !). La tentation du vote Bayrou chez des électeurs traditionnels de gauche ne peut donc s’habiller de l’excuse d’une absence de choix sur l’échiquier politique à gauche. Bayrou n’est ni un monstre gentil, ni le bon Charles Ingalls de la « petite maison dans la prairie ». Il est (encore) temps de revenir à la réalité.
* Clémentine Autain (app. PCF) et Anne Le Strat (Les Verts) sont élues à Paris et membres de la Fondation Copernic. |
Source: http://clementineautain.fr/2007/02/...sion-centriste/
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