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Chapitre 1 : La Poussière des Mémoriaux
La pluie battait contre les vitraux de la bibliothèque du Vieux Lyon comme si elle cherchait à pénétrer la pierre par la force seule de sa détermination. Il était tard dans l'après-midi d'un mardi de novembre 1893, et le crépuscule commençait déjà à étendre ses bras grisâtres sur les toits en tuiles rouges de la ville. À l'intérieur, l'air était épais, saturé de cette odeur spécifique qui ne se trouve que dans les lieux où le temps s'est arrêté : un mélange de papier jauni, d'encre sèche, de cire de bougie éteinte il y a des décennies, et d'une humidité silencieuse qui montait des caves.
Élise, assise à son bureau au fond de la salle des fonds, passait un doigt ganté de coton sur la reliure d'un registre comptable. Elle avait vingt-huit ans, et ses traits fins, encadrés par une coiffure sobre et sévère, trahissaient une fatigue qu'elle s'efforçait de masquer derrière ses lunettes à monture d'acier. La bibliothèque Saint-Jean, dont elle avait hérité la charge après le décès prématuré de son oncle, était pour elle bien plus qu'un lieu de travail. C'était une forteresse. Une forteresse où elle gardait jalousement les souvenirs d'une lignée masculine qui semblait condamnée à disparaître dans l'ombre des livres.
Son grand-oncle, Étienne, avait disparu trois mois plus tôt. Officiellement, il était allé chercher de nouveaux manuscrits à Berlin. De façon non officielle, Élise savait qu'il fuyait quelque chose. Il lui avait laissé cette bibliothèque comme héritage, mais sans clés, sans explications sur certains ouvrages cachés sous le plancher des rayonnages du rez-de-chaussée.
Elle soupira, soufflant sur sa tasse de thé tiède. Les vapeurs montaient en spirales molles avant de se perdre dans l'obscurité croissante. La lampe à pétrole posée devant elle projetait des ombres vacillantes sur les murs tapissés de bois sombre. Elle se leva, la soie de sa jupe froissant doucement le sol en parquet usé. Elle voulait ranger les derniers volumes de la section « Littérature Oubliée » avant que l'hiver ne rende l'humidité insupportable.
C'est alors qu'elle l'aperçut.
Entre deux volumes de tragédies grecques et un traité sur la botanique lyonnaise, un carnet de cuir noir semblait avoir été glissé là avec une hâte nerveuse. Il n'était pas rangé selon le système alphabétique. Il était posé, presque debout, comme s'il attendait d'être découvert. Élise s'approcha, le cœur battant légèrement plus vite contre ses côtes. Elle tendit la main et prit le petit objet. Il était froid au toucher, le cuir rugueux contre sa paume.
En ouvrant la couverture, elle vit que ce n'était pas un journal intime ordinaire. Les pages étaient remplies d'une écriture fine, pressée, rédigée dans un mélange de français et de latin ancien. Mais ce qui frappa immédiatement Élise fut le pli distinctif de la page centrale, là où une enveloppe jaunâtre avait été dissimulée.
Elle sortit la lettre. Le papier était épais, crépitant sous son doigt. Une seule phrase était écrite sur l'enveloppe, en encre rouge, presque séchée : « Attention aux racines qui boivent le sang. »
Élise sentit un frisson lui parcourir l'échine, bien que la pièce soit chauffée par une cheminée dont les braises mourantes diffusaient une chaleur diffuse. Elle déchira l'enveloppe avec précaution. La lettre à l'intérieur contenait une carte manuscrite de Lyon, annotée de chiffres et de symboles géométriques qui ressemblaient étrangement à des mesures architecturales. Au centre du Vieux Lyon, une croix rouge marquait la position exacte de la bibliothèque Saint-Jean. Une ligne partait de cette croix pour descendre vers une zone ombragée sous le Rhône.
« Que cherchais tu, Étienne ? » murmura-t-elle, la voix tremblante dans le silence lourd de la salle.
Elle commença à lire le texte joint. Ce n'était pas une lettre d'amour ni un poème. C'était une liste de noms suivis de dates. Des dates de décès, toutes situées entre 1860 et 1875. Et à côté de chaque nom, une somme d'argent. De l'or. Un trésor, sans doute. Mais pourquoi cacher cela ici ? Pourquoi laisser ce carnet tomber ?
Soudainement, une ombre se détacha près de la porte d'entrée. Élise sursauta, refermant instinctivement le carnet contre sa poitrine. L'odeur de la pluie et du froid extérieur envahit l'espace chaleureux de la bibliothèque.
« Pardonnez moi si je m'incrustes », dit une voix grave, mâtinée d'une fatigue profonde.
Un homme se tenait sur le seuil. Il portait un long manteau en laine noire trempé par la pluie, et son chapeau mou cachait partiellement son visage. Il ôta sa casquette et révéla des cheveux châtains, coupés court, encadrant des yeux perçants qui semblaient avoir vu trop de choses pour son âge. Marius avait trente-cinq ans. C'était l'un des rares détectives privés que Lyon tolérait avec une certaine méfiance, spécialisé dans les affaires que la police officielle ne voulait pas voir.
« Qui êtes-vous ? » demanda Élise, sa main serrant le carnet comme une arme.
Marius fit un pas vers elle, ses bottes clouées faisant un bruit sourd sur le parquet. « Marius Valentin. J'ai entendu dire que le bibliothécaire de Saint-Jean possédait une carte que je cherche depuis six mois. »
Élise haussa un sourcil. « Une carte ? Vous parlez de celle-ci ? » Elle montra l'objet dans sa main.
Valentin hocha la tête, avançant encore. La lumière de la lampe à pétrole joua sur ses traits marqués, révélant une cicatrice pâle qui courait sur sa joue gauche. « Je vous conseille de vérifier que la porte est bien verrouillée avant de m'en parler plus en détail. Dans cette ville, les ruelles ont des oreilles. »
Le ton était calme, mais il y avait une urgence sous-jacente. Élise regarda autour d'elle. Les ombres semblaient s'épaissir. Elle referma la porte à clef derrière lui, puis se tourna vers lui, décidée à ne pas montrer sa peur.
« Pourquoi seriez-vous intéressé par ce carnet ? » demanda-t-elle.
Marius s'arrêta à deux mètres d'elle, laissant l'espace nécessaire pour qu'elle ne se sente pas menacée, tout en restant assez près pour lire son expression. « Parce que le meurtre non résolu de 1890 n'est pas fini, mademoiselle... ou devrais-je vous appeler Mademoiselle Vane ? »
Élise sentit son sang se figer. Personne ne connaissait son nom de jeune fille, celui de sa mère, excepté la famille élargie. Comment ce détective savait-il ?
« Qui vous a dit que j'étais ici ? »
« L'odeur », répondit Marius simplement. Il fit demi-tour et alla poser sa cape sur une chaise. « L'odeur du vieux papier et de l'encre fraîche. Vous venez juste de découvrir quelque chose, mademoiselle. J'ai senti votre rythme cardiaque changer dans vos pupilles. »
Il retourna vers elle, plus lentement cette fois. « Votre grand-oncle, Étienne, il est parti chercher la vérité sur le "Cas des Quatre Maires". C'était une affaire sale. Des disparitions liées à la rénovation des quais du Rhône. Ce carnet contient la preuve. Mais il y a un prix. »
Élise sentit l'air manquer à ses poumons. Le « Cas des Quatre Maires » était une rumeur urbaine, une légende selon laquelle quatre édiles avaient été assassinés pour laisser place à la construction de nouveaux entrepôts. Elle avait grandi avec cette histoire, racontée autour des feux de cheminée par sa tante. Mais elle croyait que c'était un conte pour effrayer les enfants.
« Le trésor ? » demanda-t-elle, saisissant l'enveloppe.
Marius secoua la tête, un sourire amer aux lèvres. « Pas de l'or. Jamais de l'or dans ces histoires là. C'est toujours plus cher. »
Il marcha jusqu'à la cheminée, allongea la main vers les braises mortes, puis se tourna vers Élise. La flamme de la lampe crépitait, projetant leurs silhouettes contre le mur comme des marionnettes en guerre.
« Nous sommes liés maintenant, Élise », dit-il pour la première fois sans utiliser son titre. « Soit nous trouvons ce qui est caché sous cette bibliothèque avant qu'ils ne le fassent, soit nous le paierons tous les deux. »
« Qui sont "ils" ? » chuchota-t-elle.
« Ceux qui ont acheté le silence de votre oncle », répondit Marius. « Et ceux qui achètent encore aujourd'hui. »
Il s'approcha d'elle, tendant la main vers le carnet. Leurs doigts se frôlèrent au contact du cuir froid. Un courant électrique parcourut le bras d'Élise. Ce n'était pas seulement la peur. Il y avait quelque chose dans la façon dont il la regardait, une intensité qui suggérait qu'il savait déjà où ils allaient.
« Donnez-le-moi », dit-il doucement. « Je vais vous protéger. »
« Pourquoi moi ? » demanda-t-elle, retirant sa main lentement. « Vous êtes le détective. Vous avez les compétences. »
« Parce que c'est votre sang qui est impliqué », murmura-t-il. « Votre grand-oncle était votre famille. Moi, je cherche juste une justice pour un homme mort il y a trois ans. Mais vous... vous cherchez une fin à cette histoire. »
Le silence s'étendit entre eux, lourd de non-dits et de promesses futures. Dehors, le tonnerre gronda, résonnant comme un coup de canon sur les toits de Lyon. La ville semblait attendre leur décision.
Élise prit une profonde inspiration. Elle sentit le poids du carnet dans ses mains. C'était plus lourd que le papier ne devrait l'être. Il contenait des vies, des secrets, peut-être son propre avenir.
« D'accord », dit-elle, sa voix gagnant en fermeté. « Nous irons ce soir. Avant la nuit totale. »
Marius acquiesça, un flash rapide de soulagement éclairant ses traits. « Alors mettez vos manteaux. L'air sera glacial là-dessous. »
A suivre ...
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